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Des leçons de bien-être dans les livres

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Surmonter ses peurs, développer son potentiel caché, agir sur son stress, trouver la voie du bonheur… autant d'aspirations auxquelles le développement personnel fait la part belle. Il rencontre succès et scepticisme. Coup d'oeil d'un chercheur.

À travers des conférences, des ateliers et surtout une littérature foisonnante, le développement personnel rencontre un large succès. Sans réussir toutefois à se départir d'une certaine méfiance à son égard. Risques d'arnaque, danger sectaire voire foutaises, le phénomène s'accompagne de polémiques latentes. Le sociologue Nicolas Marquis s'est intéressé aux lecteurs d'ouvrages de développement personnel, à ce qui se passe entre eux et le livre qui entend les aider(1).


Nicolas Marquis, sociologue chargé de cours à l’Université Saint-Louis (Bruxelles)

En Marche : Y-a-t-il des ingrédients communs aux ouvrages de développement personnel ?

Nicolas Marquis: Il y a principalement trois arguments que les auteurs de développement personnel utilisent pour asseoir l’intérêt de leur propos. Je vous les cite par ordre d'importance croissante. Le premier, consiste à faire appel à des savoirs ancestraux: philosophie grecque, pratiques du moyen-âge, savoirs aztèques… Le deuxième argument mobilisé est celui de la preuve scientifique. Souvent on retrouve dans les ouvrages de développement personnel des paraphrases du type "Les études montrent que...", "Dans la revue Science, nous avons lu que…". La troisième manière d'apporter une preuve de véracité, c'est le vécu. Elle est très efficace du point de vue des lecteurs. Pour eux, un bon auteur de développement personnel n'est pas nécessairement quelqu'un qui a fait de longues études, qui maitrise des con naissances oubliées, mais plutôt quelqu'un qui a vécu ce dont il parle, qui est forcément plus loin sur un chemin qu'il trace, tel un éclaireur pour les autres êtres humains. Ce qui intéresse le lecteur n'est pas de savoir si les propos de l'auteur sont théoriquement vrais. Mais s'ils sont suffisamment vrais pour avoir des conséquences dans leur quotidien.

EM : Il n'est pas rare d'entendre le développement personnel considéré comme une affaire d'illuminés ou des groupies. Qu'en pensez-vous ?

NM : Il est intéressant de constater que, parmi les lecteurs de développement personnel, il est des gens aux profils très cartésiens : scientifiques, ingénieurs…. Néanmoins, dans les entretiens que j’ai réalisé avec eux, il est fréquemment arrivé qu'ils mobilisent une terminologie liée aux chakras ou autres… Mais avec toujours une même précaution : à leurs yeux, peu importe si le propos est vrai ou prouvé, ce qui leur importe est que cela leur a fait du bien. Voilà leur critère d'évaluation. Un critère partagé par de nombreux personnes qui papillonnent dans les livres et les discours de développement personnel. Ce besoin immédiat d'efficacité les protège. Ils prennent ce qui les intéresse et inscrivent de ce fait une distance.

EM : Le distance induite par la lecture est-elle aidante ?

NM : En effet, le livre est un médium. On peut rattacher sa vie à un texte, sans tenter de se connecter à la vie d'une autre personne. Car ce peut être là une dérive ; quand le lecteur se rend absolument à toutes les conférences d'un auteur, pleure chaque fois que celui-ci prend la parole, quand il ne différencie plus sa vie de celle de l'auteur… Ce phénomène existe, mais il s'agit d'une minorité. Par contre, un trait caractéristique de la plupart des lecteurs m’a frappé : ils manquent généralement d'humour par rapport aux critiques émises à propos du développement personnel. Á certains égards, cela les rapproche de l’attitude que l’on associe plus volontiers aux croyances religieuses.

EM : Le succès de ces ouvrages dit-il quel - que chose de notre monde ?

NM : On vit dans une société où l'on n'a plus un statut défini à la naissance. Chacun a la mission de créer sa propre vie, ce qui est à la fois une chance immense et une lourde responsabilité. Il est très bien vu de faire quelque chose de ce qui nous arrive. Au contraire, se plaindre et ne pas prendre sa vie en main sont des comportements socialement dévalorisés. Un malheur doit être aujourd’hui considéré comme une chance pour mieux se développer. Certaines expressions de sens commun le traduisent bien : "Faire contre mauvaise fortune, bon cœur", "Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort"… La réaction au malheur que propose le développement personnel est une façon d'attribuer les responsabilités de s'en sortir à l'individu. Mon hypothèse est que le développement personnel "marche" parce que nous sommes dans un monde qui nous y prépare. Depuis que nous sommes enfants, nous recevons ce type de messages valorisant le travail sur soi et la mise en projet de sa vie.

EM : Comme une injonction d'être entrepreneur de soi-même ?

NM : Le discours est en effet très proche de ce qu’on trouve dans le coaching à l'emploi, par exemple. Pour remettre des seniors à l'emploi, on ne va pas leur parler de leur âge, car là-dessus, ils n'ont aucune prise. Par contre leur coupe de cheveux, leur diction, etc… Il en va de leur responsabilité. De plus, nous aimons avoir l'impression d'être aux commandes de notre propre vie. Nous pensons que "tout qui veut, peut y arriver". Mais attention, derrière se cache un aspect beaucoup plus méritocratique : "Si vous n'êtes pas heureux, c'est que vous n'avez pas encore assez travaillé sur vous-même".

EM : N'est-ce pas là une vision très autocentrée ?

NM : Les personnes qui pratiquent le développement personnel réfutent l'égoïsme. Il s'agit, selon leurs propres termes, d'être bien avec soi-même pour être bien avec autrui. Des auteurs comme Thomas d'Ansembourg préfèrent d'ailleurs la terminologie "intériorité citoyenne". Mais le développement personnel a beau parler d'empathie, il ne parle qu'à des individus qui ont envie de travailler sur eux-mêmes. Et surtout qui en ont la capacité.

EM : Á quoi faut-il être vigilant ?

NM : Aujourd'hui le développement personnel se fait parfois sous la contrainte. Des institutions subordonnent leurs aides au fait de suivre de tels dispositifs. Mais il ne faut pas oublier que le développement personnel est une pratique avec une inscription socio-culturelle particulière. On peut se préoccuper de développement personnel quand on a une certaine distance à la nécessité. La capacité à parler de soi n'est pas distribuée équitablement. Invitons à l'humilité : le développement personnel n'est pas la panacée.

Au rayon "développement personnel"

Assurément, il existe un marché pour les ouvrages ayant la vocation d'aider les individus. Sur ce terrain florissant, on trouve une multitude de formules. Il y a même pléthore.

Quelques exemples parmi les livres les plus vendus : Éloge de la lucidité de Ilios Kotsou, Les cinq blessures qui empêchent d'être soi-même de Lise Bourbeau, Méditer jour après jour de Christophe André ou encore Chat thérapie100 coloriages anti-stress… Et d'autres dont les titres résonnent à nos oreilles comme Les hommes viennent de MarsLes femmes viennent de Vénus de John Gray, Changer d'altitude de Bertrand Piccard et Matthieu Ricard, Cessez d'être gentil, soyez vrai de Thomas d'Ansembourg… Quand on se rend dans une librairie, le développement personnel s'étend entre les rayons psychologie, philosophie, sociologie, spiritualité, bien-être… Le classement des ouvrages de développement personnel suit davantage des digressions thématiques que des frontières nettes.

Du pratico-pratique, sous la forme de conseils à afficher sur le frigidaire ou de "petits cahiers d'exercices" comme ceux des éditions Jouvence. De la fiction aussi. Ainsi, le célèbre conte de Paulo Coelho, L'Alchimiste, peut s'inscrire dans la perspective du développement personnel, avec sa morale : "Si vous écoutez votre cœur, vous savez précisément ce que vous avez à faire sur terre". Bref, le champ est vaste et diversifié.

Pour Nicolas Marquis, sociologue de l'Université Saint-Louis à Bruxelles, ce qui relie l'ensemble de ces productions, c'est l'attitude du lecteur. D'emblée, celui-ci s'interroge : "Qu'est-ce que cela me dit sur ma vie ?". Tandis qu'en ouvrant un roman, le lecteur cherche davantage à s'évader dans une histoire, à être pris par un suspense… Plongé dans un ouvrage de développement personnel, le lecteur est moins concentré sur l'expérience littéraire que sur ce qu'il peut en retirer pour l'après: qu'est-ce que cela va changer concrètement dans sa vie ?

Aux origines

EM : La terminologie "développement personnel" est utilisée abondamment. D'où vient-elle ?

NM : Le développement personnel a une histoire complexe. Pour bien le comprendre, il est utile de regarder les mamelles desquelles il se nourrit. Au début du XXe siècle, les Américains ont repris les théories psychanalytiques de Freud en les colorant de façon très optimiste: donner à l'individu le moyen de faire jaillir de lui-même ce qu'il y a de très bon. Cela s'est traduit notamment par un courant de psychologie humaniste, qui connaît un certain succès depuis les années 60. Au centre de ce courant passé aujourd’hui en Europe, se trouve l'idée que l'humain doit être pour lui-même un objet de travail constant, et qu'il lui est toujours possible de vivre mieux. Voilà une des sources du développement personnel. D'autres se trouvent dans des courants spirituels du type New Age, ésotérisme…

EM : Est-ce très éloigné des démarches scientifiques?

NM : Pas nécessairement. Une autre mamelle à laquelle se nourrit le développement personnel se trouve dans la psychologie positive. Celle-ci partage avec la psychologie humaniste le souhait de ne plus se centrer sur ce qui va mal dans l'être humain, mais davantage sur les capacités à affronter des traumatismes, à vivre mieux... Sa particularité est de chercher une alliance avec les neurosciences, pour asseoir un fondement scientifique. Ainsi, des auteurs comme Thierry Janssens (NDLR: dont le dernier ouvrage s'intitule : Confidence d'un homme en quête de cohérence) piochent dans les études de psychologie positive pour montrer que le développement personnel n'est pas juste un discours postsoixante-huitard.