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Jeunesse sans tabac : peut mieux faire

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Le 16 janvier dernier, l'Alliance pour une société sans tabac fêtait la naissance des

premiers bébés de la "génération sans tabac". Mais, avec 23% de fumeurs dans notre pays, cette vision ne fait-elle pas figure d'utopie ? Pas si sûr. Le mouvement "Générations sans tabac", porté par plusieurs organisations dont la Mutualité chrétienne, est en tout cas convaincu du contraire. Encore faut-il que le monde politique prenne davantage ses responsabilités.


"Générations sans tabac" a demandé à neuf partis politiques si leur programme comprenait des mesures concrètes contre le tabac. Sans surprise, les grands partis soutiennent l'initiative du mouvement et la plupart des mesures nécessaires à ce qu'une première génération sans tabac devienne une réalité d’ici à 2037. Ils ont même joint le geste à la parole puisque le 24 avril dernier, la Chambre des représentants approuvait deux mesures. La première interdit de fumer dans un véhicule en présen­ce d'un mineur, sous peine d'a­men­de. La seconde relève l'âge légal à 18 ans (au lieu de 16) pour l'achat de produits du tabac. Il était temps : la Belgique restait le seul pays de l'Union européenne à autoriser leur vente aux moins de 18 ans. Mais qu'en est-il du paquet neutre ? En 2016, la Belgique s’est engagée par traité international auprès de l'OMS à le mettre en œuvre. Les paquets sans logo ni marque apparente devraient arriver chez nous … en janvier 2020.

Échec chez les jeunes

Il y a pourtant urgence à agir. Le tabagisme chez les adolescents est préoccupant. Une étude réalisée l'an dernier par des chercheurs de l'Institut de recherche santé et société (IRSS) de l'UCLouvain (1) révèle que 18% des élèves de 3e et 4e secondaires déclarent fumer au moins une fois par semaine. Un pourcentage bien plus élevé que la moyenne européenne (11%). Comment expliquer le succès de la cigarette auprès des ados, malgré tous les messages de prévention ? Pour Nora Mélard, doctorante à l'IRSS, c'est très clair : voir fumer ses po­tes incite à fumer. "Nous avons demandé aux jeunes de nous parler de leurs amis à l’é­cole. Plus un élève est cité, plus il est populaire. C’est une donnée importante, car fumer est un comportement social : avoir un ou plusieurs amis fumeurs augmente le risque de se mettre à fumer à son tour". Pire : bien que fumer à l'école soit strictement interdit depuis 2006, l'étude révèle que cette pratique est loin d'avoir disparu des cours de récréation : 73% des jeunes déclarent qu'ils voient des élèves fumer au sein de leur établissement et 29% observent ce même comportement chez leurs professeurs ou éducateurs…

Le cerveau des ados en danger

Ces données chiffrées sont d'autant plus interpellantes que les effets du tabac sur la santé des plus jeunes sont dévastateurs.

La Fondation con­tre le cancer le martèle : l'espérance de vie d'un fumeur quotidien âgé de 15 ans est réduite de près de huit ans par rapport à un non-fumeur. Par ailleurs, la nicotine est une substance tellement addictive qu'un individu, surtout jeune, perdra plus rapidement son contrôle cognitif. Chez une jeune fille de 16 ans, par exemple, les dégâts se vérifient après seulement trois mois de tabagisme. Et après environ six mois chez le jeune garçon. Selon le neuropsychologue hollandais Jelle Jolles, "la nicotine a un impact différent sur les adolescents que sur les adultes. Elle endommage et détruit des cellules du cerveau à tout âge, mais chez les adolescents, les dommages sont plus sévères au niveau de l'hippocampe, la structure responsable du processus de mémorisation et donc de l'apprentissage. Plus les jeunes commencent à fumer tôt, plus la dépendance est rapide et plus il est difficile d'arrêter par la suite". On comprend mieux dès lors pourquoi 90% des fumeurs adultes ont commencé à fumer avant 18 ans. Parfois, l'addiction peut s'installer très tôt. Une femme qui fume ou vapote pendant sa grossesse active déjà les récepteurs à nicotine de son bébé. C'est ainsi que les enfants nés d'une mère fumeuse peuvent parfois présenter des symptômes de manque dès la naissance. Plus tard, ces enfants risquent par ailleurs de développer plus rapidement que les autres une addiction au tabac.

Un avenir sans fumée

Selon l'Alliance pour une société sans tabac, la toute grande majorité de la population belge est favorable à ce que les enfants puissent un jour vivre dans un univers sans tabac. Trois quarts des fumeurs regrettent d'ailleurs d'avoir commencé et ne veulent pas que leurs enfants suivent le même chemin. Chaque jour, le tabac tue 40 personnes en Belgique, soit plus de deux par heure.

Face à ce triste constat, plaider pour une société sans tabac semble plus que jamais essentiel. Les méfaits de la cigarette sont connus et reconnus, mais la clope a encore quelques beaux jours devant elle. La publicité pour le tabac a été définitivement interdite chez nous en 1995, mais nous restons les champions d'Europe en matière du nombre de points de vente de ses produits au kilomètre carré. Quant aux campagnes de prévention, elles restent insuffisantes. Certes, il existe des dispositifs d'aide au sevrage tabagique (45% des appelants à Tabacstop réussissent à arrêter de fumer) et pourtant les autorités publiques n’investissent pas plus de 0,2% des recettes fiscales engendrées par les produits du tabac dans l’aide à l’arrêt tabagique. Le déséquilibre est criant. Pour protéger nos enfants – et les non-fumeurs – du tabagisme, la lutte doit s'exercer à tous les niveaux, comme le préconise "Générations sans tabac". Une hausse significative du prix du tabac est la première priorité, mais interdire sa commercialisation dans les supermarchés, les stations-services ou les cafés, est aussi indispensable. "Combattre le tabagisme, sa normalisation et sa visibilité dans l’espace public et médiatique ne dépend pas seulement des politiques : c’est la société dans son ensemble qui devrait œuvrer en ce sens, conclut la chercheuse Nora Mélard. Les adolescents sont un public vulnérable. Il est de notre devoir de les protéger contre un comportement qu’eux-mêmes avouent souvent regretter."


Déjà une longue histoire

En 1963, la moitié de la Belgique est accro au tabac. 70% des hommes et 29% des femmes fument quotidiennement. Pour remiser définitivement la cigarette au placard de l'histoire, le gouvernement belge met – timidement – en place toute une série de lois antitabac.

En 1976, il est d'abord interdit de fumer dans les bus, métros, théâtres et cinémas… pour des questions de sécurité. La première campagne officielle contre la cigarette voit le jour en 1977, mais pas question, dans un premier temps, d'associer directement tabac et santé publique. Eddy Merckx, la légende du cyclisme belge, prête d'ailleurs son image à une obscure marque de cigarettes en 1979 pour vanter "leur goût si riche malgré une pauvre teneur en nicotine et en goudron". On croit rêver… En 1987, la cigarette est bannie de certains lieux publics comme les bureaux de poste ou les gares. Il faut encore attendre 17 ans – 2004 – pour que le tabac soit totalement interdit dans les trains. Le secteur de l'horeca, qui s'était longtemps opposé à une interdiction de fumer dans les cafés et les restaurants, devra finalement courber l'échine en 2011.

Bientôt à l’air libre ?

Depuis plusieurs années, le monde politique semble manquer de souffle dans son combat contre le tabac. D'autres acteurs prennent les choses en mains. Quelques ex­emples : cet été, le festival de musique LaSemo annonce un site "à 90% non-fumeur". Les stades de football du FC Bruges, du RSC Anderlecht et du KRC Genk, ainsi que tous les matchs des Diables Rouges à domicile sont désormais smoke free. Dans le nord du pays, six communes, dont Malines et Waregem, se sont engagées à bannir définitivement la cigarette des aires de jeux réservées aux enfants et de leurs terrains de sport. Aujourd'hui, même en plein air, la place de la cigarette se réduit – enfin – comme peau de chagrin et le fumeur n'a plus d'autre choix que de l'écraser… ou d'aller "prendre l'air" ailleurs.

L'Australie, l'exemple à suivre

Considérée à juste titre comme une des nations les plus antitabac du monde, l'Australie n'est pas tendre avec ses fumeurs. Son gouvernement a entamé une véritable croisade contre la cigarette en instaurant une série de mesures choc.

Aujourd'hui, en griller une au pays des kangourous coûte cher. Très cher : en 2018, le prix moyen d'un paquet – neutre depuis 2014 ! – de 25 cigarettes atteignait 34 dollars australiens, soit 21 euros. Et ce n'est pas fini puisque depuis 2017, le prix du paquet augmente de 12,5% chaque année, et ce durant quatre ans. En 2020, il faudra débourser 27 euros en moyenne pour un paquet ! De plus en plus isolés (leur nombre a chuté de moitié ces 40 dernières années), les fumeurs australiens doivent désormais se cacher pour s'adonner à leur vice. Interdit depuis belle lurette dans les lieux publics fermés, fumer à l'extérieur n'est désormais plus autorisé sur les plages, à moins de dix mètres des zones réservées aux enfants et à moins de quatre mètres de l'entrée d'un espace public. Plus de tabagisme non plus sur le quai des gares ou aux arrêts de bus. Certaines rues piétonnes sont carrément interdites aux fumeurs ! Le contrevenant s'expose à une amende qui peut atteindre 1.250 euros s'il allume sa cigarette au mauvais endroit. Si certains dénoncent l'installation croissante d'une véritable "culture de la honte", on peut dire que ces mesures ont fait effet : en 2016, le nombre de fumeurs quotidiens est descendu en-dessous de la barre des 13%. On a constaté aussi un recul de 23% des admissions en hôpital pour des raisons liées au tabac, par rapport à 1980. Encouragés par ces chiffres, certains États, comme le Queensland ou la Tasmanie, veulent enfoncer le dernier clou dans le cercueil de la cigarette en interdisant tout simplement la vente de produits du tabac à toutes les personnes nées après 2001. L'application d'une telle interdiction serait une première mondiale.