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Jeunesse et alcool : boire sans dériver

© Patrick Gueneau_belgaimage © Patrick Gueneau_belgaimage

Malgré son lourd impact sur la santé individuelle et les finances publiques, l'alcool reste – chez nous – la drogue culturellement la plus admise. Rien n'indique que la tendance s'inverse auprès des jeunes. Non sans ténacité, certains luttent contre cette évolution. En voici quatre exemples.


  1. Des vidéos comiques, pour conscientiser
  2. Mouvements de jeunesse : vigilance à tous les étages
  3. Flash ! Du théâtre dans les écoles secondaires
  4. Des campus bombardés de pictos

Avec ses 28 jours, février est un mois court. Ce n'est donc pas un hasard s'il a été choisi par la Fondation contre le cancer comme période idéale pour son action "tournée minérale !". Le but : inciter un maximum de Belges à se passer intégralement d'alcool pendant un mois. Pas si simple dans un pays où 82% des gens en âge de boire consomment peu ou prou, et où un Belge sur deux boit plus de 11 verres par semaine. Lancée sous la forme d'un défi ("seriez-vous capable de…"), l'opération vise à sensibiliser les participants aux bénéfices tangibles d'une consommation "zéro alcool" : amélioration du sommeil, de la mémoire, des relations sociales… À plus long terme, elle vise aussi à rappeler un certain nombre de réalités scientifiques qui, à force de s'effacer sous les représentations publicitaires valorisantes (alcool = plaisir, force, séduction, sexe…), en arrivent à sombrer dans l'oubli ou le déni. Lesquelles ? Le fait, par exemple, que la consommation du breuvage, même lorsqu'elle n'est pas excessive, influence chaque organe du corps humain ; et que le produit est directement lié à quelque soixante maladies, bien au-delà d'une simple gueule de bois. Porte-parole de la FCC, le Dr Mathijs Goossens les énumère : "troubles cardiaques, maladies du foie et diverses formes de cancers : bouche, gorge, larynx, oesophage, foie…" Sans oublier les – très fréquents – cancer du sein chez la femme et cancer colorectal chez l'homme. Pas besoin, en effet, d'ingurgiter d'énormes quantités journalières pour voir augmenter son risque de contracter de telles maladies.

En Belgique, l'usage exagéré de l'alcool pèse lourd sur les finances publiques : de 4,2 à 6 milliards d'euros annuels, une estimation qui inclut les dépendances liées à la santé. C'est-à-dire trois à quatre fois plus que les bénéfices liés à la vente (recettes de l'industrie et accises versées à l’État). C'est bien là le paradoxe de ce puissant psychotrope : si soucieux d'imposer des économies dans tous les secteurs (dont celui de la santé), les mandataires publics traînent la patte lorsqu'il s'agit de développer une politique vantant une consommation raisonnable et prudente du produit. Au Groupe "Jeunes, alcool & société", qui regroupe 12 associations actives dans l'éducation, la santé et la jeunesse, on rappelle à cet égard que pour tout euro investi dans la prévention en Belgique, les autorités en investissent généralement 100 dans la répression, notamment les contrôles d'alcoolémie, tandis que le privé consacre lui 170 euros à la publicité. Réglementer celle-ci et le foisonnement d'actions de promotion de l'alcool dans le milieu sportif et festif relève quasiment, chez nous, du tabou politique. Dépoussiérer la réglementation sur la vente d'alcool, aussi. Quant à construire un autre discours collectif sur l'alcool…

"Les épisodes d'alcoolisation intense dans la tranche des 12 à 17 ans augmentent"

En témoigne, l'automne dernier, le énième report du" Plan Alcool" fédéral, au grand dam des acteurs de la prévention. Ces dernières années, les alcooliers n'ont cessé de mettre au point – avec un succès évident – des produits destinés à féminiser et rajeunir leur clientèle. Certains s'en inquiètent. Ainsi, il y a deux ans, l'Agence intermutualiste (AIM), regroupant toutes les mutualités du pays, se souciait, sur la base de nouveaux indicateurs statistiques, de voir la prévalence des cancers liés à l'alcool "correspondre parfaitement" à la diffusion géographique de l'intoxication alcoolique chez les jeunes. Pédiatre à l'Hôpital universitaire d'Anvers (UZA), le Pr Jozef Dooy déplorait la tendance à l'augmentation de ces épisodes d'alcoolisation intense dans la tranche des 12 à 17 ans. Avec, ajoutait-il, "une plus grande progression chez les filles". Certes, le portrait type du buveur d'alcool en Belgique est, à l'heure actuelle, l'individu de sexe masculin âgé de plus de 45 ans. Et la consommation des jeunes a tendance, globalement, à se stabiliser. Mais elle se concentre de plus en plus sur des épisodes de consommation massive et brutale. Face à de tels constats, l'AIM plaidait pour un "meilleur contrôle social de la part des parents, mais aussi des associations de jeunes comme les clubs sportifs et les mouvements de jeunesse". Elle en appelait, aussi, à un "contrôle plus formel des pouvoirs publics et du monde politique", prenant pour exemple le fait que 20 des 28 pays-membres de l'Union européenne interdisent aujourd'hui toute vente de boissons alcoolisées (même faiblement) aux moins de 18 ans. La Belgique n'en fait pas partie.


1. Des vidéos comiques, pour conscientiser

Avec une poignée de poupées Barbie, quelques bibelots marrants et une pincée d'imagination, on peut faire passer bien des messages auprès des jeunes. C'est le but des cinq capsules vidéo humoristiques conçues par "Jeunes, alcool et société" avec Action Ciné Médias Jeunes. Parmi les acteurs du groupe Jeunes et alcool, on trouve Jeunesse & Santé, organisation partenaire de la MC. Le but : interpeller le législateur, en Belgique, sur les impasses actuelles de la législation sur l'alcool. Mais, plus concrètement, aider les enseignants et animateurs à aborder en douceur ce thème difficile avec leurs publics. Sur un ton qui fait mouche, tournant en dérision les attitudes parentales et sociétales, ces capsules invitent à réfléchir au rôle de l'alcool dans la société loin de toute dramatisation ou moralisation. Parmi les thèmes abordés : "panique au comptoir", "bois pas ci, bois pas ça", etc. À noter, aussi, deux capsules d'Infor-drogues, plus spécifiquement destinées à éplucher les mécanismes publicitaires mis en branle autour de l'alcool : ses inepties, ses manipulations, ses mensonges…


2. Mouvements de jeunesse : vigilance à tous les étages

Des camps de jeunes irrigués par l'alcool qui doivent s'interrompre précipitamment : aux Scouts notamment, on ne veut plus revivre de tels cauchemars. Il y a quelques années, le staff général a mis au point des formations par les pairs reconnues par la Communauté Wallonie-Bruxelles et destinées aux quelque 200 animateurs de pionniers et éclaireurs. Étalées sur trois ans, cette sensibilisation de 12 jours porte sur divers thèmes dont six heures spécifiquement axées sur l'alcool. Pas question d'interdire intégralement le produit ! Mais bien de sensibiliser – avec des mises en situations concrètes – à la question clé : qu'est-ce qu'une consommation "sociale" lorsqu'on est responsable de jeunes de 17 à 22 ans ? Depuis les "incidents" des camps annulés, les animateurs doivent signer une charte où ils s'engagent à ne jamais dépasser 0,5 g/litre d'alcool en présence des jeunes, à favoriser les eaux et sodas, à interdire les spiritueux, etc. Toute publicité pour une boisson alcoolisée est interdite. Et c'en est fini de baptiser une fête "Bacardi Night" ou "Rochefort Night", même pour une récolte de fonds légitime ! Si un animateur ne signe pas, les parents sont prévenus : le camp ou l'animation se fera sans l'aval de la Fédération. Une manière de responsabiliser les uns et les autres, les jeunes n'étant pas, en Belgique, les plus gros buveurs…


3. Flash ! Du théâtre dans les écoles secondaires

C'est l'histoire d'un groupe d'amis d'environ 18 ans qui fêtent dans une boîte un anniversaire bien arrosé. Au départ bon enfant, le ton de la soirée montre progressivement. Au son d'une musique techno de plus en plus envoûtante, on danse, on drague, on déconne, on s'éclate, on se désaltère à tout va. Puis, au retour, un défi absurde sur la route mène au drame absolu.

Conçue avec des outils à la fois vidéos, musicaux et théâtraux, Flash ! a longtemps tourné dans les écoles flamandes avant de s'adresser cette année aux établissements francophones. Promue par deux ASBL aux objectifs sociaux complémentaires ("Parents d'enfants victimes de la route" et "Le plaisir du texte"), le spectacle a l'intelligence de ne pratiquement pas parler explicitement d'alcool. Il met plutôt l'accent sur la griserie, l'excitation, l'ambiance du lâcher prise où, à un moment, se profile chez le buveur une impression – éminemment trompeuse – d'invincibilité. Un spectacle utile et percutant qui, à sa conclusion, prend toutefois le risque de faire vibrer la corde de la peur, réputée peu efficace sur le long terme. Et qui, de ce fait, exige d'être suivi d'une animation de qualité.


4. Des campus bombardés de pictos

Être vus, connus et reconnus à peu près partout sur les campus. Constituer, en quelque sorte, une "marque de fabrique" capable de rivaliser avec les noms des grands brasseurs ou alcooliers. Tel est l'objectif de "Guindaille 2.0", mis en oeuvre en 2013 sur les sites de Louvain-la-Neuve et progressivement étendu aux campus de Wolume-Saint-Lambert, de Mons (Fucam) et de Bruxelles (Saint-Louis). Concrètement : 11 pictogrammes distillent des messages de prévention partout où se déclinent fête et amusement. Le moindre bar, le moindre cercle disposent ainsi aujourd'hui de messages appelant à alterner alcool et eau/soft, à s'arrêter de boire à temps, à respecter les non-buveurs, etc. Tous les supports sont bons : cartes postales, autocollants, bâches, posters, gobelets, Facebook, Internet... "Guindaille 2.0" va jus qu'à offrir une application permettant aux fêtards de se retrouver entre eux par géolocalisation, histoire d'éviter qu'ils retournent au kot seuls et imbibés (le moment de tous les dangers) au cas où les réseaux téléphoniques saturent. "Il s'agit littéralement d'entrer dans la poche du fêtard, commente Martin de Duve, directeur d'Univers Santé (UCL). Pour y parvenir, les messages de prévention doivent absolument être sexys, s'attirer un capital de sympathie auprès des jeunes." Pour y arriver, "Guindaille 2.0" a été conçu de A à Z en partenariat avec ceux-ci : identification des problèmes, définition des objectifs, élaboration des solutions. Et ça marche ? La consommation d'eau en soirée semble avoir sensiblement augmenté. Autre signe : des entités géographiques comme la ville de Namur ou la province du Brabant wallon commencent à s'en inspirer dans leurs propres lieux de fête.