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En selle, en ville !

© Philippe Lamotte © Philippe Lamotte

Se déplacer à vélo dans la ville n'est pas qu'une question de mobilité plus aisée. C'est aussi, pour certains, un outil d'appropriation de la ville et... de sa propre vie. Bref, un chemin d'émancipation.


Ali sourit  sans relâche sous sa moustache grisonnante. Les mains rivées  au guidon du vélo pliable prêté par Pro Velo, il ne cesse de décrire de grandes arabesques sous le soleil qui inonde l'esplanade du Luxembourg, au cœur du quartier européen de Bruxelles. Les risques de collision avec une voiture, ici, se réduisent à zéro. L'espace est vaste et en pente douce, se prêtant à mer- veille aux tours de roues de cyclistes peu  expérimentés.

"Combien ça coûte encore, un vélo comme ça? On m'a dit 500 euros, c'est vrai… ?"

Ali vit en appartement : s'acheter un jour son propre vélo pliable, ce serait l'aubaine. Derrière lui, Amal et Espérance, plus hésitantes, ont du mal à slalomer entre les plots de couleur disposés au sol par l'accompagnatrice. Pas facile, non plus, la ligne droite à faible vitesse ! L'équilibre est encore précaire. Surtout qu'il faut simultanément se concentrer sur l'actionnement du dérailleur et tendre ostensiblement le bras à chaque changement de direction. Soudain, un grand "bang" métallique : Fatima a visité d'un peu trop près un lampadaire. Plus de peur que de mal. La quadragénaire réajuste son foulard sous le casque et repart de plus belle en riant.

Au-delà du quartier

Ali, Amal, Espérance, Fatima et Evelyne ont pour point commun de fréquenter une maison médicale du quartier des Marolles, à Bruxelles. Et, grâce à l'ASBL Réseau Santé Diabète, d'avoir été guidés vers ce pro- gramme d'accompagnement à la (re)mise en selle et à la circulation urbaine. Tout bénéfice pour le maintien de la forme physique, condition essentielle pour contenir la maladie. Pour certains participants, ce n'est pas le diabète qui est en cause, ni même la volonté de se déplacer plus facilement qu'en automobile ; mais, tout  simplement, une  volonté de quitter les murs de son quartier et de progresser vers l'autonomie.

"Qu'il s'agisse d'une initiation au vélo ou d'un atelier cuisine, ce genre d'activités est parfois  le premier  projet personnel qu'ils parviennent à concrétiser  jusqu'au bout dans  leur vie, s'enthousiasme Sébastien d'Alguerre, coach  des activités physiques au Réseau  Santé  Diabète. J'ai vu un homme de cinquante ans, à la fin de son initiation, pleurer  de joie après sa première balade à vélo, tout heureux d'avoir acquis  une nouvelle compétence…"

Rouler, acte militant

L'échauffement est terminé. Fini de rire. En route  vers le parc du Cinquantenaire. Bien visible grâce aux chasubles fluos,  la petite équipée s'ébranle, prête  à relever  le défi du jour : rouler plus d'un kilomètre en pleine circulation matinale dans une ville de plus d'un million d'habitants, saturée d'automobiles. Pour désamorcer les inquiétudes, Natacha, l'accompagnatrice, rappelle les consignes. On s'arrête aux feux rouges. Attention à la bordure marquant le début de la piste cyclable. Les voitures klaxonnent dans le dos ? Pas de panique : voir cela comme un encouragement à avancer...

Surtout, garder en toutes circonstances un mètre de distance par rapport à l'alignement des portières. Dans les ruelles étroites, les automobilistes attendront. En chemin vers le parc, elle explique la démarche générale :

"Pro Velo forme chaque année 120 à 200 personnes, à Bruxelles, à la maîtrise du vélo et à la conduite sécurisée. La plupart arrivent chez nous sans avoir jamais roulé à vélo. Nous leur apprenons d'abord l'équilibre, puis le pédalage et enfin à communiquer correctement avec le reste de la circulation. L'usage  du tandem me permet  de mieux sentir et corriger certains défauts des apprenants, mais aussi de convaincre les plus hésitants à enfourcher un vélo. Car beaucoup ne connaissent la ville que comme automobilistes ou usagers des transports en commun.  Ils ne soupçonnent pas la multiplicité  des itinéraires cyclistes sécurisés mis à leur disposition. La grande difficulté, c'est qu'ils ne disposent que rare- men t de leur propre  engin. C'est pourquoi nous terminons toujours cette formation (NDLR : 12 séances de deux  heures et demie) par la visite d'ateliers ou de magasins de vente de vélos à bas prix. Au-delà de l'objectif santé, il y a celui du lien social, de la confiance en soi et de l'émancipation. J'ai connu une Iranienne pour qui rouler à vélo était un acte militant  face à sa famille et sa communauté".

Mère et fils, à vélo

La montée vers le Cinquantenaire est ardue. En indélicatesse avec son dérailleur, Espérance souffre. Elle souffle à pleins poumons en longeant les militaires de faction devant les bâtiments européens. Un tonnerre d'applaudissements accueille son arrivée au Parc. Amal ne tarit pas d'éloges pour sa compagne africaine victorieuse. Surmonter sa peur dans la circulation, elle sait ce que c'est ! Il y a quelques mois, elle est tombée de son vélo.

"Il m'a fallu du courage pour me remettre en selle, mais je ne l'ai pas regretté. Le vélo, c'est génial, c'est mythique".

"Quand j'ai réussi à pédaler toute seule, j'ai crié un grand 'Waouh'. Ma famille est arrivée en Belgique dans  les années septante. Rouler à vélo, ça ne se faisait pas, pour les femmes. Mais moi, depuis  que je roule, je me sens libérée, comme 'remise à niveau'. Je l'ai montré à mon fils, qui avait des étincelles de fierté dans  les yeux. Maintenant, je roule avec lui dans Bruxelles. Il ira plus vite que moi dans  son propre chemin de vie".

Pour en savoir plus ...

Pro Velo :

Le premier Salon du vélo utilitaire (urbain)

Il se tiendra à Tour et Taxis, à Bruxelles, du 15 au 18 septembre 2017.

Plus d'infos : www.bikebrussels.be

Bruxelles, ma belle ?

Pédaler à Bruxelles lors de la fête annuelle de la mobilité, c'est un bon début. Mais, aujourd'hui,  les manières de pratiquer le vélo dans la capitale sont bien plus variées et adaptées à tous les publics. Un véritable kaléidoscope, qui se décline tant pour les loisirs que pour la vie de tous les jours.

Il devient de plus en plus difficile, dans une ville comme Bruxelles, de ne pas au moins tester – sinon adopter à plus long terme – la formule "vélo". Il est en effet possible, aujourd'hui, par exemple :

  • de se faire coacher individuelle- ment, en groupe ou via un tuteur personnel à la maîtrise du vélo ("Bike Experience") ;
  • d'acheter un engin de seconde main dans divers lieux de vente fixes ou temporaires ;
  • de faire entretenir, retaper ou garder en toute  sécurité sa petite reine dans des gares ;
  • de recourir aux vélos "publics" ("Villo") pour 33 euros annuels ;
  • de faire découvrir la ville au personnel de son entreprise lors de visites guidées à deux roues ;
  • de se faire aider – en entreprise également – pour élaborer des plans de mobilité alternatifs ("Bike Project").

Et l'on envisage aussi maintenant, à Bruxelles et ailleurs, des formules de remise en forme cycliste "Bike4life".

Changer de regard

Cette évolution en kaléidoscope accouche de résultats déjà bien palpables. Depuis 2010, le taux de croissance moyen du vélo dans la capitale est de 14% par an. L'année dernière, suite à la fermeture des tunnels, il a même bondi à 30% !

À Mérode, on compte parfois 1.000 cyclistes par heure en période de pointe matinale.

Cette évolution s'explique par l'aménagement sécurisé d'axes de circulation toujours plus nombreux et le boum  du vélo électrique. Mais les efforts d'associations comme Pro Velo, à Bruxelles comme ailleurs, comptent aussi pour beaucoup.

Pourtant, comme l'explique Natacha Sensique, chargée de mission pédagogique chez Pro Velo, il reste beaucoup à faire pour  casser les préjugés si souvent entendus dans la bouche des non-cyclistes :

"Le relief de Bruxelles ne se prête pas au vélo",

"Bruxelles compte trop de voitures pour laisser la place aux vélos" ou encore

"Il n'y a pas assez de pistes cyclables".

Certes, il y a un fond de vérité dans tout cela. Mais la mission de Pro Velo consiste précisément à démontrer que rouler en ville est non seulement possible, mais aussi globalement sûr et pratique.

"Pour adopter le vélo, il faut d'abord changer ses propres représentations de la ville, insiste-t-elle. Si vous êtes automobiliste,  une foule de dispositifs mis à la disposition des cyclistes vous échappe. La seule façon de les identifier, puis de se les approprier, c'est d'essayer". La jeune  animatrice sort d'un tiroir une carte du grand Bruxelles bardée de couleurs. Ce document, vendu 2 euros, signale tous les axes (dé)favorables au vélo, les rues les plus dangereuses, les voiries à relief difficile, les points "services", etc.

Un élève très moyen

Que souhaitent les "néocyclistes", une fois séduits par la petite reine ?

Essentiellement une infrastructure apaisée en réponse à l'omniprésence de l'automobile. Bruxelles, en effet, malgré des efforts incontestables, est loin d'être une ville  globalement hospitalière aux vélos. Comme ailleurs, le vol de cycles y est une plaie. La pollution, une constante. La part modale de la petite reine y est de 3,5%. Loin, très loin, derrière Vienne (6%), Helsinki (11%), Berlin (13%).

Sans même parler des meilleurs élèves de la classe européenne, Amsterdam (32%) et Copenhague (35%). Mais mieux, selon une toute fraîche étude de Test-Achats, que les villes wallonnes. Liège et Namur, mais surtout Mons et Charleroi, arrivent en effet systématiquement en queue de classement des villes belges  en termes de... bienveillance pour  les cyclistes.