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Terres, terres !

© AFPOLD BELGAIMAGE © AFPOLD BELGAIMAGE

Les surfaces agricoles sont de plus en plus chères et inaccessibles. Des agriculteurs et des consommateurs s'unissent pour garantir le maintien - et même la promotion - d'une autre forme d'agriculture. Tout profit pour nos assiettes et les liens sociaux.


Les fermetures d'entreprises, de par leur brutalité, font toujours grand bruit. Mais il est un autre secteur qui bat de l'aile depuis longtemps sans que cette lente hémorragie émeuve outre mesure. Chaque semaine, depuis trente ans, la Wallonie perd en moyenne 13 fermes et 18 fermiers. Au total, le nombre de fermes est passé pendant cette période de 38.000 (1980) à près de 15.000 aujourd'hui. Cette perte s'est faite au profit de la concentration des exploitations agricoles : celles-ci sont toujours plus grandes, plus mécanisées, plus modernes au détriment de la main d'oeuvre employée. À tel point qu'éleveurs et fermiers ne représentent plus chez nous, aujourd'hui, qu'1,4 % de la population. Lié au premier, un autre phénomène se fait jour : le prix des terres agricoles flambe. Il n'est plus rare, aujourd'hui, d'en voir partir au prix de 25.000 euros l'hectare. Face à cette spirale, de plus en plus d'agriculteurs jettent le gant: impossible d'acquérir des terres, donc d'assurer la reprise. Certes, dans nos régions, la plupart des fermiers (70% des superficies) ne sont pas propriétaires et louent leurs terres. Mais, au fil du temps, la législation sur le bail à ferme, censée protéger la pérennité de leur exploitation, s'est progressivement retournée contre ces agriculteurs locataires. En effet, les propriétaires de terres font tout ce qui est possible pour éviter ce régime qu'ils jugent trop contraignant. Dès qu'une occasion se présente, ils les louent plutôt à des éleveurs de chevaux ou à des planteurs de sapins qui en offrent un meilleur prix ; ou tentent de les faire sortir de leur affectation agricole au profit d'une destination plus rémunératrice : habitat, zone industrielle... ; ou encore les confient par convention annuelle à des entreprises spécialisées dans la gestion agricole. Les entreprises, par leur taille et leur philosophie, n'ont pas grand-chose en commun avec l'agriculture familiale ou de proximité qui, aujourd'hui encore, caractérise la Wallonie.

Innovation sociale

Pour lutter contre cette évolution, des agriculteurs et des consommateurs s'unissent dans des coopératives et mettent leurs moyens en commun. Ils tentent ainsi de racheter le peu de terres agricoles disponibles pour les confier à des agriculteurs triés selon certains critères. Créée en 2012, Terre-en-vue est l'une de ces initiatives, bien décidée à concrétiser le souhait grandissant des consommateurs de favoriser une alimentation plus saine, plus proche et plus durable. "Notre coopérative vise à libérer un maximum de terres agricoles de la spéculation foncière, confie Zoé Gallez, chargée de mission à l'association. Après les avoir rachetées, nous en confions l'exploitation à des agriculteurs s'inscrivant dans une certaine tradition paysanne privilégiant les circuits courts, les ventes à la ferme, l'intégration dans des réseaux locaux. C'est une façon de relocaliser l'économie agricole, loin d'une agriculture industrielle." À ce jour, la somme rassemblée par les 500 coopérateurs de Terre-en-vue a permis de racheter 21 hectares au profit de trois exploitations. Une goutte d'eau dans l'océan des 750.000 hectares agricoles en Wallonie... Mais d'autres projets sont en cours, dont l'un vise à aider une exploitation laitière et fromagère en biodynamie (1) menacée de disparition à Mettet, et l'autre à aider deux maraîchers bios expérimentés à pérenniser leurs activités. "Le bail à ferme ne permettant pas à ce stade d'imposer certains critères aux exploitants, il a fallu innover sur le plan juridique: nous avons intégré dans l'acte de propriété une 'servitude environnementale' basée sur plusieurs principes issus de l'agro-écologie : autonomie énergétique de l'exploitation, maintien de la fertilité du sol à long terme, encouragement à la cohésion sociale, etc."

Création d'emplois

Des initiatives comme celles-là ont le vent en poupe. Elles sont à la fois modestes et ambitieuses. Modestes au regard des moyens disponibles et des terres réellement sous traites à la spéculation. Ambitieuses car elles contribuent à faire fléchir le modèle agricole dominant vers des pratiques plus durables, c'est-à-dire respectueuses de la santé et de l'environnement, économiquement viables et créatrices d'emplois. Récemment consacré Docteur Honoris Causa par l'Université catholique de Louvain (UCL), l'Américain Miguel Altieri, l'un des "papes" de l'agroécologie moderne, en visite en Belgique, disait au journal Le Soir (2) son espoir de voir cette forme d'agriculture (nullement réservée aux pays du Sud) constituer de très intéressants gisements d'emplois, notamment urbains. Ce type d'initiative a aussi le mérite de prendre au mot le monde politique wallon, qui fait de l'agriculture familiale son laïus et son credo. Et cela, à un moment peu anodin: depuis la dernière réforme de l'État, le bail à ferme relève des compétences régionales. Alliée à d'autres mesures (création d'une banque foncière, etc), sa refonte en profondeur pourrait aboutir à un système plus souple, libérant davantage de terres au profit d'activités agricoles respectueuses des hommes et de leur environnement.


Pour en savoir plus ...

www.terre-en-vue.be • 0496/68.28.02 (ou 62). L'accès à la terre en Wallonie a récemment fait l'objet de 7 rencontres citoyennes organisées par Nature et Progrès (081/30.36.90), dont le résumé sera publié fin de ce mois sur le site www.agriculture-natpro.be.