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Alimentation: lâcher du lest

Au cours d’une vie, nous sommes amenés à prendre 70.000 repas en moyenne.  Autant d’occasions de se prendre la tête sur le contenu de notre assiette. Au point d’en avoir parfois perdu le plaisir du goût et du partage, regrette le médecin-nutritionniste français Arnaud Cocaul. L’auteur de Lâcher du lest : manger en paix nous invite à prendre du recul sur les problèmes de poids et à envisager l’alimentation comme un enjeu de société au sens large.

 


En Marche: comment qualifieriez-vous notre rapport à l’alimentation?

Arnaud Cocaul: Le moment du repas devient parfois une prise de tête. Les gens sont confrontés à des informations contradictoires sans toujours avoir les armes pour les décrypter. Ils se soumettent à des régimes en tout genre qui peuvent créer des troubles alimentaires, voire, altérer leur état de santé. Les restrictions entrainent des désordres alimentaires. Il faut déconstruire l’idée que les régimes sont la panacée et envisager la question du poids comme un problème multifactoriel, sociétal, environnemental, qui appelle une prise en charge globale. Manger doit avant tout être un moment de partage. Aujourd’hui, la façon dont vous mangez devient une façon de revendiquer son identité : vegan, frugivore, pratiquant du jeûne intermittent…   

E.M: Dans le monde, on dénombre presque deux milliards d’adultes en surpoids (1) alors que le problème se posait à peine il y a quelques décennies. Comment en est-on arrivé là?

A.C.: Il n’y a pas d’animaux sauvages qui soient obèses. C’est la société qui fabrique l’obésité et les troubles du comportement alimentaire. L’alimentation est devenue ultra manufacturée et on peut trouver à manger 24h/24. On vit sous perfusion alimentaire permanente. Aujourd’hui, on peut allez au Mc-Do à 17 heures pour prendre un hamburger. Dans les années 60, cela n’existait pas. 

La société a changé très vite et le corps n’a pas eu le temps de s’adapter. Nous avons toujours le même cerveau que nos ancêtres préhistoriques, programmés pour se nourrir dès qu’ils pouvaient trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Notre patrimoine génétique n’a pas bougé, mais la pression de l’environnement n’est plus la même. 

Les problèmes de poids sont aussi la rencontre de la génétique et de l’environnement. Notre société crée une pression sur les individus. Mais en fonction de votre génétique, cette pression sera plus ou moins délétère. Les voies hormonales et génétiques sont complexes. Pourquoi des adultes mis dans la même situation réagissent différemment ? On n’a pas toujours de réponses à ces questions. Mais je suis convaincu que, dans le futur, on ira vers une médecine de plus en plus personnalisée. 

E.M: Vous dénoncez un paradoxe. D’un côté, nous vivons dans un environnement de plus en plus “obésogène”, de l’autre, chaque été amène son lot de régimes à la mode. Ne sort-on pas doucement de ce culte de la minceur ? 

A.C.: Oui, c’est beaucoup moins présent que dans les années 90, où le spécial maigrir du ELLE était toujours très attendu en mars. Le terme ‘maigrir’ disparaît progressivement des articles. Les titres portent davantage sur des sujets comme manger sainement, manger bio. Il faut s’en réjouir. 

Rappelons que 95 % des régimes hypocaloriques aboutissent à une prise du poids ! Suivre un régime, c’est imposer une violence à votre organisme. Et le cerveau déteste cela. Il va mettre en œuvre différents mécanismes pour restaurer ses réserves et retrouver un équilibre. Mais un équilibre qui n’est pas celui que vous espériez, avec quelques kilos ou dizaines de kilos de plus qu’au départ…

E.M : Faut-il arrêter de poursuivre le poids idéal ?

A.C.:  Il faut arrêter d’utiliser l’IMC (indice de masse corporelle NDLR) qui, à l’origine, est un indice vétérinaire utilisé par les compagnies d’assurances américaines pour faire payer leurs polices plus chères aux consommateurs. Cet indice de comparaison des individus ne peut pas servir comme un indicateur personnel. Sinon Teddy Rinner (champion français de judo poids lourds NDLR), doit certainement suivre un régime ! Le plus important est la façon dont les graisses se répartissent sur le corps et en particulier dans la partie abdominale qui en s’amplifiant en mensurations signe l’envahissement pathologique des organes internes par la graisse.

Le premier objectif, même si ce n’est pas toujours facile à entendre, c’est d’abord d’arrêter de grossir. Seulement ensuite, perdre du poids de façon progressive. En consultation, il n’est pas rare que les gens veuillent fixer comme poids idéal un poids qu’ils n’ont jamais eu. C’est comme si vous vouliez faire 1m80 alors que vous mesurez 1m 60… Il est aussi normal de prendre du poids avec l’âge, tant que cela reste dans une frontière saine. Si vous avez le même poids à 60 ans qu’à 20 ans, c’est très probablement que vous avez perdu de la masse musculaire, plus dense, au profit de la graisse et que vous êtes en moins bonne santé. 

E.M : Pendant le confinement, les gens ont pris en moyenne 2,5 kilos (2). Quels conseils leur donneriez-vous pour retrouver leur équilibre de départ ?

A.C.:  La plupart des personnes qui consultent depuis le confinement ont pris du poids parce que leur rythme était décalé, qu’ils ne dormaient plus assez, sautaient des repas. Il faut revenir aux fondamentaux, se resynchroniser par rapport à la lumière du jour, respecter les repas. Pour certains, deux repas suffisent, d’autres auront besoin de trois repas plus des collations. L’important est de prendre le temps de manger en pleine conscience et d’éviter les perturbateurs d’attention que sont les écrans. Ne pas utiliser la nourriture comme un anxiolytique, marcher pour réguler son stress. Il faut aussi redonner du sens à l’assiette. Les produits manufacturés ont uniformisé les goûts. Même si vous vous contentez d’une boîte de conserve, mettez-y quelques épices pour lui donner une touche personnelle. Il faut prendre du plaisir. 

E.M : Quel est le rôle du médecin nutritionniste ?

A.C.:  L’alimentation touche à des aspects psychiques et sociaux. Elle dépend de nos conditions de vie, de notre sommeil, de notre pouvoir d’achats, d’éventuelles tensions dans notre couple ou notre travail, de notre rapport personnel avec la nourriture… Il faut une médecine holistique qui réconcilie l’âme et le corps. Les consultations dans le domaine de la nutrition sont très longues et la plupart des médecins nutritionnistes n’ont pas le temps nécessaire pour créer une relation thérapeutique avec leurs patients. Dans certains pays, comme les Pays-Bas, les consultations sont mieux remboursées par la sécurité sociale quand elles durent plus longtemps.

E.M. : Plus globalement, quelles pistes identifiez-vous pour lutter contre l’épidémie de surpoids ?

A.C.:  Il faut faire de la prévention dans les familles. Il est plus difficile de faire changer les comportements alimentaires d’un individu de 50 ans que d’un jeune de 10 ans. Et à travers les enfants, on peut toucher les parents. À côté de cela, il faut aussi agir sur les prix. L’alimentation est la principale variable d’ajustement dans le budget des ménages.  Il faut mettre une pression fiscale différente sur les produits manufacturés que sur les produits naturels. Pourquoi ne pas baisser la TVA à 0% sur les produits de saison ?

Il faut aussi une réflexion politique plus générale. Quel modèle de consommation, quelle agriculture, quelles villes, quelle société voulons-nous ? L’urbanisation nous a éloignés des producteurs et des éleveurs. Dans les villes nous manquons d’espace vert, les personnes aux revenus modestes sont reléguées dans les périphéries. La longueur des trajets crée du stress, réduit le temps de sommeil ou le temps qui peut être consacré au sport.

E.M. :  Pour revenir à une alimentation plus saine, faut-il aller jusqu’à légiférer contre la malbouffe ?

A.C.:  On vit dans une société libre. Dont la liberté de faire du commerce. Une arme efficace, en revanche, c’est le boycott. Aujourd’hui, les gens sont de plus en plus informés. Ils ont été marqués par les scandales alimentaires à répétition des années 2000 et veulent de la transparence. Les consommateurs deviennent des conso-acteurs et retrouvent une forme de pouvoir qu’ils avaient perdu.

 

(1) Source : OMS 2016

(2) IFOP France

Manger en pleine conscience

Dong. Le son apaisant du bol tibétain se diffuse dans les écouteurs. Une voix douce invite l’auditeur à poser une pomme sur une table, l’examiner, la toucher, la humer, sans jamais y croquer. Si contempler un fruit sous toutes ses coutures pendant dix longues minutes peut se révéler un peu déroutant au début, l’expérience fait prendre conscience des automatismes qui alimentent nos repas, susurre la jolie voix de l’application Petit Bambou : “ Une de ces habitudes vous semble familière ? Manger jusqu’à vous sentir trop plein et un peu coupable ? Manger quand vous vous ennuyez, quand vous êtes stressé et pas forcément très affamé. Manger le même repas à la même heure chaque jour, que vous ayez faim ou pas. C’est normal et la première étape est de le réaliser (…) Plus vous mangerez en conscience, plus vous apprendrez sur votre relation à la nourriture”. 

La séance suivante propose de méditer sur l’origine géographique des aliments. Une tasse de café et nous voilà parti explorer la jungle péruvienne… L’exercice qui suit consiste à remercier toutes les personnes qui ont amené l’aliment jusqu’à notre assiette (évitez les aliments industrielles utlra-tranformés sans quoi ce moment de zénitude risque vite de virer au cauchemar...). Un quignon de pain fera l’affaire. Merci le boulanger, merci l’agriculteur, merci la caissière qui a bravé la pandémie derrière son plexiglas. Dong.   

Parfois utilisés par les diététiciens, la médiation peut aider à retrouver un équilibre en nous invitant à être attentif à nos comportements alimentaires, à ralentir notre mastication et à être plus à l’écoute de nos sensations de faim et de satiété. C'est aussi l’occasion de redonner du sens au contenu de notre assiette.