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Information (5 février 2009)

 

Miroir mon beau miroir,
dis moi que
la télé-réalité n’est pas réelle

Koh-Lanta, l’île de la Tentation, Super Nanny, Pascal le grand frère, Star Académy, Tout pour plaire… les émissions de télé-réalité foisonnent aujourd’hui sur toutes les chaînes. D’exceptionnelle et choquante avec la toute première Big Brother, la télé-réalité est devenue aujourd’hui banale. Elle a investi le paysage audio-visuel jusqu’à s’immiscer un peu partout dans les programmes.

Au cœur de l’hiver, TF1 nous resserre pour une neuvième fois ses aventures “Koh-Lantesques”. Cette fois, les 14 candidats se retrouvent auprès des caïmans dans la jungle amazonienne, répartis en deux équipes: les jaunes contre les rouges, les “Tupan” contre les “Jacaré”. Epreuves franchement inhumaines dans la boue, éliminations sans pitié, stratégies fourbes entre candidats, absence criante de nourriture, un zeste de drague… Bref, le menu habituel est au rendez-vous pour ce “Retour des héros”. Un peu plus tard dans la soirée, Pascal le grand frère vient au secours de familles en déroute face à leur adolescent en crise. Ca crie, les portes claquent, l’ado “déconne” à souhait, les parents pleurent et Pascal, un éducateur au look de Zidane, prend le problème à bras le corps, tel un Superman des temps modernes. Pas de “Star Ac” pour l’instant. On ne verra pas avant quelques mois ces petits jeunes aux cordes vocales parfois si mal assurées nous présenter leur show de stars en herbe. Repos du côté de la nouvelle variété donc.

Voilà quelques exemples de la télé-réalité actuelle. Mais pourquoi donc avoir affublé ces émissions d’un tel patronyme? La télé-réalité nous dévoile-t-elle vraiment la réalité, rien que la réalité? Est-on vraiment comme cela dans la vie réelle?

 

Montrer une réalité

Les premières émissions de télé-réalité telles Big Brother ou Loft Story en France, qui ont fait couler tellement d’encre, avaient bel et bien comme objectif de “tout” nous montrer de la vie d’une bande de jeunes enfermés dans un loft. Montrer le réel en temps réel, voilà le crédo. Un leurre puisque, avec un plus ou moins grand décalage, les images sont sélectionnées, les plans choisis, les séquences scénarisées. Mais ces jeunes enfermés dans un loft, un château ou un manoir, sont pourtant bien là “dans notre lucarne”. On les voit évoluer dans une cuisine qui pourrait ressembler au nôtre. Ils se promènent dans un quotidien, certes un peu “bling bling”, mais qui pourrait ressembler au nôtre. Dans les émissions de coaching comme Super Nanny ou Pascal le grand frère, on nous fait entrer dans la vie semée d’embuches de familles “ordinaires”.

«Si la télé-réalité paraît réelle, c’est aussi, et peut-être surtout, parce que ce qui est montré paraît concret, tangible, corporel et incarné. L’ancrage dans le réel de l’humanité constitue une des raisons du succès de ce type de programme.», analyse Frédéric Antoine dans le dossier d’analyse critique de la télé-réalité, réalisé par Média animation (lire encadré).

 

La “vraie vie”

des “vrais gens”

Les spectateurs des émissions de télé-réalité peuvent admettre que le réel qu’on leur montre est “reconstruit”, qu’il est le fruit d’une sélection, d’un choix. «Mais les spectateurs diront que ce qui les motive à regarder de tels programmes, c’est leur épaisseur humaine. Le fait qu’on y présente “de vrais gens”, confrontés à de “vraies situations”». Des “vrais gens” certes mais sélectionnés pour correspondre au profil attendu par le producteur de l’émission. Ainsi, on retrouvera dans un groupe de la Star Ac’ par exemple, le petit comique, la forte tête, le manipulateur, la belle naïve… Et en fait de “vraies situations”, les vies des femmes de “On a échangé nos mamans” sont bien entendu caricaturalement opposées. Comme par hasard, l’une est une fée du logis et l’autre une super “je m’en foutiste”. Autre exemple: la maison à nettoyer de la famille “cra-cra” de “C’est du propre” particulièrement rebutante. N’y aurait-on pas rajouté quelques brols ou minous par-ci par-là?

 

Un souci de proximité

Ces émissions sont un peu bidouillées, on est d’accord. Mais pourtant, les spectateurs restent “schotchés” car ils s’identifient d’une manière ou d’une autre aux protagonistes. Cette maman dépassée par les bêtises de son ado qui ne l’écoute plus, ou cet autre qui n’arrive plus à gérer son travail, ses enfants et la bonne tenue de son logis, ce jeune “rebeu” qui ne s’exprime qu’en “rappant”, ce pourrait bien être moi se dit le téléspectateur. Il peut même s’identifier à Philippe, l’aventurier charismatique de Koh-Lanta. Car l’homme, dans la vraie vie est un père de 43 ans qui rénove sa maison… quoi de plus banal. Voilà bien une des évolutions de la télévision: être proche des gens, proposer des programmes dans lesquels le téléspectateur lambda puisse se retrouver, se comparer, s’identifier, offrir une sorte d’image-miroir.

Même notre sacro-saint JT d’information ne peut faire fi de la sauce “proximité”. Pour traiter de la baisse du pouvoir d’achat, le journaliste n’hésite pas à tendre son micro aux ménagères qui ont du mal à remplir leur caddy. Ou encore, pour nous montrer les effets de la crise laitière, la caméra s’empresse chez des fermiers wallons qui peinent à gérer leur exploitation agricole.

 

Dévoiler l’intime

«Dans l’évolution de la télévision, proximité rime aussi avec intimité, développe encore Frédéric Antoine. Plus elle tente d’être proche de ses téléspectateurs, plus la télévision veille à les mettre à nu, les montrer aux autres spectateurs comme ils sont, sans voiles ni parures. En écartant de plus en plus les frontières entre le visible et le caché, le privé et le public.»

Les corps se dévoilent mais aussi, surtout, les âmes. Dans le “Confessionnal” les candidats pleurent, s’énervent ou jettent leur venin sur leurs colocataires. Ils s’analysent, s’étalent, s’exhibent aux yeux de tous. Le phénomène n’est pas propre à la télé-réalité. Dans le talk show “Ca se discute” tout est “discuté” avec des invités minutieusement choisis pour se raconter. Jeanne a découvert que son mari était homosexuel, Cindy va voir son compagnon en prison avec son bébé, Véronique est harcelée par son ex…

La tendance n’est pas propre non plus à la télévision: sur les blogs, les sites Internet, les sites de réseaux sociaux comme Facebook, aujourd’hui, l’individu dévoile son intimité.

 

La réalité si je mens

Dans son dossier intitulé «La réalité si je mens. Analyse critique de la télé-réalité», l’asbl Média Animation nous propose une analyse particulièrement bien fouillée de la télé-réalité.

Frédéric Antoine décortique tout d’abord les ingrédients qui font la recette de la télé-réalité: l’association entre télé et réel, le règne de la compétition, les thématiques rencontrées (le domaine du relationnel, le secteur de l’apprentissage et celui du dépassement). Il analyse la manière dont est filmée et construite la télé-réalité, interroge la notion de temps du récit qui nous est montré et décortique les causes d’un succès mondial. Il termine par les enjeux économiques de cette télé-réalité qui ne coûte pas cher mais peut rapporter gros.

«Certains programmes de télé-réalité peuvent être lus comme une mise en récit télévisuel de rites de passage ou d’initiation», analyse ensuite Yves Collard qui nous parle de la “télé-ritualité”. Il s’interroge ensuite sur les candidats qui participent à la télé-réalité: Sont-ils des comédiens? Quel est leur statut? Ils font en tout cas l’objet d’un “casting de coton”.

Enfin, le dossier met les projecteurs sur une série d’émissions (Kho-Lanta, Next, Pékin Express, Star Academy et Tout pour plaire) grâce à la participation de plusieurs auteurs.

 

“La réalité si je mens - Analyse critique de la télé-réalité” • Dossier de l’Éducation aux Médias N° 5 120 pages en couleurs, format A4.

Prix: 12 EUR + 3 EUR de frais de port = 15 EUR (17 EUR pour l’Europe).

A commander à Média Animation asbl par tél : 02/256.72.33 ou par mail: p.caronchia@media-animation.be

 

Dépassement de soi

Les candidats n’hésitent pas non plus à dépasser leurs propres limites. François-David se donne à fond dans le “parcours du combattant” pour gagner son immunité (Koh-Lanta). Patricia accepte de tout faire pour plaire: ses multiples opérations de chirurgie esthétique sont suivies en direct par des milliers de téléspectateurs (Tout pour plaire). Les futures stars accumulent les pompes pour mieux danser (Nouvelle Star). Une maman va se faire violence pour enfin réussir à dire “non” à son fils (Super Nanny)… La télé-réalité magnifie le dépassement individuel, l’exploit personnel.

Ce phénomène se retrouve bien entendu dans d’autres créneaux horaires, d’autres émissions et lieux où l’on va magnifier à l’excès des personnalités qui se surpassent. Ainsi, Tia Hellebaut ou Justine Hénin dont on surmédiatise les performances, occultant ainsi les exploits d’autres sportifs ou équipes de sportifs.

 

Pousse-toi de là

que je m’y mette

Se montrer, s’exhiber, se dévoiler, se dépasser, certes, mais dans un seul but: gagner. Dans la plupart des émissions de télé-réalité la compétition, souvent acharnée, est de rigueur. A la clé: la gloire, le succès, l’argent, la réussite... rapide. Quentin devient une star et son album comme son image se vendent comme des petits pains (Star Academy), Loana, la Bimbo, est devenue riche et fait partie de la Jet Set (Loft Story). Stratégie, absence totale de scrupules, coups bas… tout est bon pour prendre la place de l’autre. Un modèle développé de plus en plus dans notre société au XXIe siècle qui fait passer l’intérêt individuel devant le bien collectif et où richesse et consommation sont portées aux nues.

«La télé-réalité en général s’enracine ainsi dans les changements survenus au sein de notre société, conclut Catherine Bodson dans sa participation au dossier “La réalité si je mens” (lire encadré). Et au travers de ces changements, elle reflète certaines valeurs (compétition, concurrence…) en les survalorisant par rapport à d’autres. En promouvant un discours sur la réussite, elle nous renvoie aux valeurs capitalistes et à ses mécanismes, qui poussent le citoyen à devoir sans cesse se surpasser, pour espérer un jour émerger de la masse et se sentir enfin valorisé».

Françoise Robert

 


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