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Environnement (18 mai 2006)


Patrimoine wallon

 

La grande “Chaîne des terrils”

Nos uniques montagnes vont-elles enfin sortir de l’ombre? Tandis que la Fédération de la Chaîne des Terrils milite pour leur revalorisation, une nouvelle Grande Randonnée “Sentier des Terrils” fait son chemin en Wallonie. Coup d’œil sur un patrimoine exceptionnel ponctué de panoramas à couper le souffle.

 

Au sommet des “Pays-Bas”, la vue est fabuleuse. Imprenable même. De part et d’autre de la Sambre, le paysage est boursouflé de silhouettes sombres mangées par la végétation. D’en haut, elles apparaissent infiniment précieuses. Comme autant de ballons d’oxygène pour une ville industrielle qui en a tant besoin. Au Pays de Charleroi, ces stigmates de l’épopée minière font partie intégrante du décor. Comme de la vie quotidienne d’un Wallon sur deux. A tel point qu’on avait fini par ne plus les voir. Pour avoir été réexploités, certains sont tronqués, d’autres complètement reboisés. De loin, on se prend à essayer de les reconnaître, de les désigner par leur nom. La Tombe, l’Epine, Les Nutons, le Pré des Béguines… Le Boubier est le plus majestueux de tous, le plus grand (1) de Wallonie. Avec ses 150 mètres de hauteur, il domine l’ensemble avec suffisance. Ses sillons de schistes noirs font penser aux coulées de cendres d’un volcan de l’Atacama chilien. Autant dire que son ascension n’est pas aisée. Trois pas en avant, trois pas en arrière, trois pas sur le côté. Derrière le terril-roi, c’est toute une cordillère qui se profile. Un ensemble paysager de très grande valeur qui s’étend chez nous sur plus de 200 kilomètres. Elle suit une veine de charbon née à l’ère carbonifère, il y a 320 millions d’années. De Bernissart au Pays de Herve, en passant par le Borinage, Mons, La Louvière, Charleroi, Sambreville, Flémale, Seraing, Liège et Herstal. Rien qu’en Wallonie, pas moins de 1184 crassiers de mine ont été répertoriés. 360 sont même considérés aujourd’hui comme majeurs. “Cette Chaîne des terrils est la seule chaîne de montagnes entièrement construite par l’homme, elle forme un ensemble paysager unique au monde”, s’enthousiasme Olivier Rubbers, porte-paroles de la Fédération de la chaîne des Terrils. “Cette prise de conscience d’une chaîne nous vient du Nord de la France, où elle trouve sa prolongation. Là, avec 15 ans d’avance, les anciens sites charbonniers ont été revalorisés et proposés à l’Unesco comme “paysage culturel évolutif”. Nous aimerions bien leur emboîter le pas en Wallonie.”

 

Réhabiliter les terrils, porter sur eux un regard différent, leur donner une nouvelle vie. Le rêve. Eh oui, notre “Chaîne des terrils” possède ce pouvoir formidable de transformer l’image du “Pays noir”, de lui donner un véritable avenir… sur base de son passé. Pendant 8 siècles, les mineurs ainsi que leurs épouses, les “Femmes de fosse” les ont érigé. Pierre par pierre. Sans oublier le travail des enfants.

Des milliards de mètres cubes ramenés du fond. Pour ce faire, 12.000 puits dont certains s’enfoncent jusqu’à 2 kilomètres sous terre, ont été creusés. La valeur historique, culturelle mais aussi symbolique de ces reliquats est inestimable. On l’oublie, mais la houille - un mot du reste 100% wallon - a été durant longtemps le sang de notre industrie. Et la Wallonie alors seconde puissance industrielle au monde, le berceau même de l’ère industrielle. La plupart des “Gueules noires” qui y ont travaillés, étaient issus de l’immigration. Beaucoup venaient de Flandre, d’Italie, mais aussi de Grèce, de Pologne, d’Ukraine. En tout, quelques 60 nationalités étaient représentées. Valoriser nos terrils, revient à sortir de l’oubli, l’histoire et le labeur de ces millions de travailleurs.

 

Un terril à l’envers

Aux intérêts paysager et culturel, s’ajoute l’intérêt écologique. La flore des terrils est très particulière, car le sol perméable et aride n’y a autorisé que l’apparition de plantes adaptées. Et elle est d’autant plus riche en espèces, que ces espaces ont toujours été exempts de pulvérisations.

La faune aussi y est singulière. Outre la présence d’oiseaux chanteurs comme le rossignol, la fauvette babillarde ou le point de passage obligé du merle à plastron, espèce migratrice, les terrils jouent un rôle de refuge pour le petit gibier (lapins, lièvres, perdrix et même du chevreuil). Dans une campagne où les bocages ont fait place aux monocultures ou à la “rurbanisation”, la présence d’un terril couvert de massifs de prunelliers sauvages est inespérée. Les plus riches en espèces cachent de petits étangs secrets ourlés de plantes aquatiques : ce sont les bassins à “schamms”, (de l’allemand boues) où s’égaient gorgebleues, bruants des roseaux, locustelles et rousserolles. De vraies réserves naturelles en puissance.

Le potentiel touristique aussi est énorme. Des aménagements légers permettraient de valoriser panoramas, balades, pistes santé ou encore de pratiquer quantité de sports aventure comme le parapente ou l’équitation. A ce titre, les riverains du terril du Martinet à Roux peuvent être fiers de leur combat. Autrefois menacé de destruction, le terril sauvé in extremis a été converti en lieu de promenade nature enchanteur. Des panneaux didactiques mettent le promeneur au parfum. Mais sauf exceptions, peu sont actuellement accessibles. La plupart sont privés ou laissés à eux-mêmes. “Aussi dans la continuité de ce qui a été entrepris au Nord Pas de Calais, la Fédération de la Chaîne des Terrils a lancé l’idée d’une “Transterrilienne”. L’idée a été reprise depuis par les “Sentiers de Grandes Randonnées” et balisé de façon réglementaire. Fin 2006, l’itinéraire de 300 kilomètres devrait ainsi se convertir en premier Sentier de Grande Randonnée à thème de Wallonie. Jusqu’ici, les 43 communes traversées par la “Chaîne des Terrils” étaient de vraies friches en matière d’itinéraires balisés. Un comble, alors qu’elles sont drainées par un réseau de voies d’eau et de lignes de chemin de fer désaffectées et très denses qui peuvent être aménagées en Ravel de liaison. Alors que les autres communes wallonnes, notamment en Ardenne, sont plutôt victime du surbalisage”... On imagine déjà la tête des incrédules époustouflés de constater que 32 de nos “Volcans du Nord” sont bien actifs. Par combustion spontanée, une fumée sort en permanence des “cratères” dont la température à quelques mètres sous terre peut avoisiner les 700°C. Au pied de ces mêmes terrils, jaillissent de vraies sources thermales…

 

La Chaîne

des terrils wallone
forme un ensemble paysager unique au monde

En attendant, tout reste à faire. A commencer par le changement des mentalités. Pour une minorité, nature rime hélas encore toujours avec ordures. Malgré les efforts des Pouvoirs publics, pas une impasse, pas un de ces sentiers un peu sauvages qui se faufilent au pied des géants n’échappe au fléau des dépôts clandestins. Un véritable cancer. Le “geste cochon” tue. Il détruit l’espace dévolu à la nature, l’esprit même de la revalorisation et fait passer nombre de ces sites naturels pour des zones de non-droit…

 

Marc Fasol

 

 (1) Le terril du Boubier (265 mètres d’altitude) n’est pas le plus haut de Wallonie. Ce titre revient au terril du “Hasard” sur les hauteurs de Liège, qui culimine à 365 mètres au-dessus du niveau de la mer. De son sommet, on bénéficie d’un panorama exceptionnel sur le Plateau de Herve et même les Hautes Fagnes.

 

 

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