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Enfance (21 janvier 2010)

 

A l’école, le petit coin pose de grandes questions

 

De génération en génération, les toilettes à l’école posent problème. Souvent sales, elles sont aussi insécurisantes. De plus, certains élèves peuvent s’y rendre durant les cours, d’autres pas. Et si c’était l’héritage d’un « dressage » de l’être humain, le reflet d’une époque qui exalte le corps idéal et nie ses fonctions naturelles ?

 

«Y a plein de pipi sur les cuvettes, alors quand tu veux t’asseoir, euh, pour aller aux toilettes, ben, t’as pas vraiment envie», explique Ada. «Un jour, j’suis parti aux toilettes et j’ai trouvé du caca sur la cuvette, enchaîne Kilian. (souriant), c’était hyper dégueulasse». Les enfants (la mine dégoûtée) : «Oups». Ada insiste : «En plus, y a du pipi même par terre». Et Vincent renchérit : «Et y a pas d’papier toilette»… Pas de savon non plus, ni d’essuie propre... D’autres enfants décrivent les toilettes comme un lieu insécurisant, de règlement de comptes : «C’est un lieu où on fait du mal à ses ennemis, où on imagine des stratégies pour les embêter»…

Les toilettes à l’école constituent un vrai problème! «De génération en génération, la problématique des toilettes à l’école ne varie pas : manque d’intimité, saleté, accès réglementé, papier inaccessible librement, localisation inadéquate, vétusté, etc», constate Sophie Liebman dans le mémoire qu’elle a présenté à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education de l’ULB (1).

 

Enseignante et mère de famille, elle a posé ce constat, partagé par de nombreux parents d’élèves du primaire mais aussi du secondaire : «Mes enfants et beaux-enfants se précipitaient aux toilettes dès qu’ils rentraient de l’école : c’était une négociation quotidienne sur la priorité au plus pressé. Lorsque je les interrogeais sur ces luttes incessantes, ils avouaient qu’ils se retenaient toute la journée et s’empêchaient l’accès aux toilettes tant l’endroit leur semblait inhospitalier, invivable». Préoccupée par ce réel malaise des enfants, elle a décidé de consacrer son travail de fin d’études à cette problématique. Et le travail mérite que l’on s’y arrête.

 

Un tabou invraisemblable

Dans cette étude, Sophie Liebman avance une hypothèse de travail : ce perpétuel problème des toilettes à l’école n’est-il pas lié à la place du corps dans l’école et dans notre société ?

Elle cite Philippe Meirieu, pédagogue français réputé, qui affirme : «La propreté des toilettes à l’école est un tabou invraisemblable. Cette société exalte le corps mais elle est incapable de lui reconnaître ses fonctions primordiales. Cela encourage la régression des enfants dans le pipi-caca, la vulgarité, l’obscénité. Il n’y a qu’un seul lieu où l’hygiène et le mépris de l’intime soient aussi choquants, c’est la prison» (2).

Dans cet esprit, elle met en relation la place que l’école accorde au corps en fonction de la pédagogie qu’elle prône et elle confronte cette hypothèse à la parole des enfants. Un petit film a été proposé à deux classes d’élèves de 4ème année primaire, fréquentant des écoles communales à population multiculturelle. L’une des deux classes appartient à une école appliquant une pédagogie traditionnelle, l’autre une pédagogie Freinet. Chaque classe a été divisée en trois groupes qui ont vu des séquences quelque peu différentes : tous les films montrent une institutrice qui donne une leçon de mathématiques sur les angles.

 

Mais dans une séquence, un élève demande l’autorisation d’aller aux toilettes et l’obtient, dans une autre séquence, l’autorisation lui est refusée et, dans la dernière séquence, aucun élève ne formule cette demande. Après la projection, chaque groupe était invité à exprimer ses réactions par une animatrice expérimentée et neutre puisqu’elle ignorait l’objet de la recherche.

 

Sophie Liebman pensait que dans l’école Freinet où la liberté de mouvement est au cœur de la pédagogie, les élèves auraient un ressenti plus positif vis-à-vis des toilettes que dans l’autre école. Elle n’a pu confirmer son hypothèse. Au contraire, les élèves de l’école Freinet ont dénoncé la saleté des toilettes qu’ils fuient autant que faire se peut, tandis que les élèves de l’école traditionnelle ont fait peu de remarques sur l’état des toilettes. Ils les ont décrites comme un endroit où ils tentent de se réfugier quelques instants pour échapper à des contraintes scolaires trop fortes… C’est en soi, déjà, une indication précieuse.

 

Un instrument au service de la pensée

En effet, même si l’hypothèse de départ d’une influence de la pédagogie choisie par une école et l’état de ses toilettes ne se vérifie pas, le mémoire est une passionnante source d’informations et de réflexions sur l’organisation de l’école et sur le rapport que - toutes pédagogies confondues - elle entretient avec le corps. Cette relation est le résultat d’une longue histoire.

Longtemps, les fonctions naturelles du corps n’ont entraîné aucun interdit particulier. Au XIXème siècle, la morale bourgeoise vient régler les mouvements les plus infimes de la corporalité. Les découvertes de Pasteur entraînent des préoccupations hygiénistes. «A partir du XIXème siècle, dans les écoles, les latrines étaient conçues pour que les élèves y séjournent un minimum de temps. La hantise des pratiques sexuelles, et spécialement la peur de la masturbation qui obsédait l’époque, guidaient les autorités administratives et médicales. Elles ne pouvaient être envisagées comme des lieux accueillants : «Qu’elles soient puantes, c’est tant mieux : les élèves y resteront moins longtemps». Chaque «loge» devait être séparée de sa voisine par une cloison de plâtre montant du sol à la charpente. «La porte était coupée en haut et en bas pour que l’on puisse voir la tête et les pieds des élèves afin de les surveiller», explique Sophie Liebman.

Et, si le monde a changé depuis la deuxième moitié du XXème siècle, on en est encore à ignorer, du moins officiellement, ce problème qui pèse sur la vie scolaire des élèves depuis toujours.

«Bien que nous vivions dans une société qui exalte et glorifie le corps, c’est d’un corps idéal, désincarné, dénaturé qu’il s’agit (toujours jeune, beau, bronzé, musclé, mince, parfait). Ce n’est pas le corps de la vie courante et, en réalité, la société occidentale, malgré la levée  de quelques réticences et la tenue d’un discours en apparence plus libéré, ne paraît pas en mesure de lui reconnaître ni ses fonctions fondamentales, ni son registre pulsionnel», remarque Sophie Liebman.

 

Voilà un important sujet de réflexion pour les équipes éducatives, les associations de parents, les équipes des centres psycho-médico-sociaux…

 

Pouvoir ou non sortir de la classe

Même l’école primaire ne semble capable d’octroyer une place au corps qu’au cours de gymnastique, essentiellement sous la forme d’une recherche de maîtrise, de contrôle, de performances. Le corps doit être un instrument au service de la pensée réfléchie et rationnelle, un corps physique (souplesse, force, adresse, résistance, vitesse, rendement, efficacité, performance, organique). En revanche, il ne faut jamais qu’il exprime pulsions et fantasmes. « Ce corps-là n’a pas sa place à l’école.  (…) L’impassibilité corporelle, observée comme maîtrise de soi, est devenue une règle de savoir-vivre et toute manifestation corporelle de l’émotion y devient incongrue», observe Sophie Liebman.

D’où l’importance accordée par les enfants de l’école traditionnelle à l’autorisation d’obtenir ou non la permission de quitter la classe pour se rendre aux toilettes. Au début de son étude, la chercheuse cite un fait divers relaté par le journal Midi Libre : une mère d’élève avait roué de coups l’institutrice de sa fille au motif de lui avoir défendu de se rendre aux WC. La brutalité du geste avait à juste titre suscité l’indignation unanime mais personne ne s’était interrogé sur le sens de l’interdiction.

 

Et pourtant ! Pouvoir ou non se rendre aux toilettes pendant les cours fait l’objet de maintes remarques des enfants. Il ne semble pas y avoir de règles précises en la matière : l’institutrice dit oui, dit non et cela semble relativement arbitraire. Les enfants tentent de trouver un sens à ce chaos : «Ben, chez nous, quand quelqu’un veut aller aux toilettes, dit Olivia (qui se met à rire), à chaque fois, y en a qui veulent suivre. Et alors, ça fait une épidémie, voilà…». Les élèves estiment que les enseignants ne sont pas aptes à déchiffrer ce qui motive leurs demandes. « Ils imaginent que les enseignants craignent de perdre le contrôle qu’ils exercent sur leurs élèves en étant permissifs », observe la chercheuse. Mais cela ne va pas sans un sentiment d’injustice : «Si quelqu’un demandait pour aller aux toilettes, y voulait pas y aller et y faisait semblant et qu’un autre voulait vraiment y aller et que madame lui dit non, euh… c’est injuste », explique encore Olivia.

Contrôle du corps, maintien de l’autorité… L’école a décidément bien du mal à gérer les toilettes. Le petit coin pose de grandes questions : et si l’école osait enfin se les poser et bousculer ses représentations ? 

// Anne Marie Pirard.

 

(1) Sophie Liebman, « Analyse sociopédagogique de la place du corps à l’école primaire : le cas particulier des toilettes », Mémoire réalisé sous la direction des Professeurs M. Sylin et S. Kahn, Faculté des Sciences Psychologiques et de l’Education, ULB, année 2008-2009.

(2) Philippe Meirieu, « Nous sommes tous des ministres de l’éducation » dans « Le nouveau guide annuaire », 2007, cité par Sophie Liebman.


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