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Des jardins pour cultiver le lien social (1er avril 2004)

 

Petits ou grands, les jardins symbolisent généralement un espace de “vie privée” où l’on cherche à être bien chez soi. Et pourtant, dans la tradition populaire, l’idée que la terre (et ses produits), cela se partage, a toujours existé. Même aujourd’hui, au temps des lotissements, le jardin partagé, héritage des jardins familiaux et ouvriers d’antan, retrouve une vie nouvelle comme en témoigne la première rencontre des jardins sociaux de Wallonie.

 

“Au début des années 80, période de récession économique et au taux de chômage record, des aides à l’emploi ont été investies dans la création d’un jardin communautaire écologique sur un terrain vague qui servait de dépotoir. Il s’agissait en premier lieu de rendre ce terrain cultivable, de créer une asbl qui gérerait les 220 parcelles de jardins. Mais il ne s’agissait pas seulement de créer des jardins anonymes, raconte Roll Grenier, québécois d’origine, installé en Belgique depuis quelques années et coordinateur du projet de mise en réseau des jardins sociaux de Wallonie. Lors de la première rencontre des jardins sociaux de Wallonie qui s’est tenue le 19 mars dernier à Visé, Roll Grenier a raconté l’expérience du jardin Tourne-Sol et des Ateliers de la Terre, au Québec, son pays d’origine.

“L’objectif du jardin Tourne-sol était de créer des liens entre les jardiniers locataires de leurs parcelles. Il s’agissait aussi de proposer des parcelles à cultiver à des personnes aux revenus limités, à des familles monoparentales, afin d’obtenir des légumes à un coût pas trop élevé. Mais il n’y a pas que des individus qui louent des parcelles. Il y a aussi des groupes scolaires, des groupes de jeunes handicapés qui travaillent sur des jardins surélevés s’ils sont en voiturette. Il y a aussi des clubs de retraités qui investissent beaucoup de temps et d’effort dans l’entretien des jardins car cela leur permet, en plus de l’occupation et de la production, de s’évader de leur petit appartement.”

Tout autre est l’expérience des Ateliers de la terre, un jardin dit d’insertion sociale, né à l’initiative d’un Centre Communautaire dépendant des Affaires sociales du Québec. L’objectif est d’accompagner, psychologiquement et socialement, des jeunes de 18 à 30 ans, “déboussolés” par le chômage ou les difficultés familiales afin de permettre à ces bénéficiaires de l’aide sociale de reconstruire un projet de vie. “Le travail du jardin, c’est reprendre pied avec la réalité et ses contraintes : se lever le matin, organiser sa journée, surveiller la production, entretenir les parcelles, écouler sa production…Le jardinage et le petit élevage se sont révélés être d’excellents outils de responsabilisation. Plusieurs jeunes ont repris leur formation dans le secteur agricole, d’autres ont repris des études dans un tout autre secteur, prouvant ainsi qu’ils avaient retrouvé dans le partage du travail et de ses exigences une personnalité.”

 

Des jardins sociaux

“Qu’ils prennent la forme de mise à disposition de terrains publics divisés en parcelles et gérés collectivement ou d’apprentissage de la culture à des fins thérapeutiques et pédagogiques, les jardins solidaires fleurissent ça et là en Wallonie sans que l’on s’en soit donné le mot, observe-t-on au Cabinet des Affaires sociales et de la santé de la Région wallonne. Bon nombre d’entre eux, précise le Ministre Detienne, pourront d’ailleurs être reconnus grâce au nouveau décret sur l’insertion sociale.”

Semblant tombé en désuétude, le jardin à vocation sociale semble en effet retrouver une nouvelle jeunesse. Depuis 10 à 20 ans, différentes formules (voir encadré) sont expérimentées ça et là.

Les jardins peuvent être de dimension modeste, mais bien vivants, comme le P’tit Coin mis sur pied dans un quartier populaire de Visé sur un terrain mis à la disposition des gens par le CPAS moyennant une petit cotisation annuelle. “Les femmes y font pousser de tout, dit une animatrice. Les enfants ont aussi leur petite parcelle. Nous découvrons de nouveaux légumes grâce à Fatima, d’origine turque. Il a fallu deux ans de travail pour améliorer notre production qui nous apporte un appoint non négligeable dans notre budget mensuel. Et en plus, nous consommons des légumes biologiques!” L’objectif est de créer plusieurs petits jardins de ce type dans les différents quartiers de la ville.

D’autres jardins sont nettement marqués par des objectifs sociaux, en accueillant des chômeurs ou des minimexés comme La Bourrache (1), du nom de cette ancienne plante médicinale qui, poussant sur des sols ingrats, “invite à l’acharnement”. Comme l’explique Olivier, qui a déjà tant galéré avant de découvrir le monde du maraîchage, on y découvre certes le plaisir d’y faire revivre des plantes et des légumes anciens, mais aussi, dit-il “de rencontrer ceux qui comme moi ont besoin de souffler, de se refaire une santé sociale et de faire du consommateur… un consom’acteur !”

D’autres jardins collectifs ont une visée encore plus nette d’insertion socio-professionnelle comme le Cynorhodon (2) qui, à côté de ses jardins collectifs biologiques où les bénéficiaires peuvent venir cultiver leurs propres légumes en profitant du matériel fourni par l’association, propose également aux personnes qui ont des difficultés à décrocher un emploi des formations en agriculture ou en aménagement de jardins.

 

Citoyens en herbe

Sans aucun doute, le projet de citoyenneté le plus complet est celui de la Ferme de la Vache (3) dans le quartier de la Pierreuse à Liège. Opérationnel depuis 1998, la Ferme de la Vache a mis en valeur la vocation sociale du jardinage depuis ses débuts. “Si au départ, il s’agissait de dynamiser certains bénéficiaires du CPAS par l’apprentissage du jardinage, ce projet n’a cessé de se développer. Beaucoup de communes viennent s’informer à la Ferme de la Vache, chacune souhaitant à sa manière créer des “jardins de solidarités”.

A l’exemple des jardins à vocation sociale qui existent depuis de nombreuses années en France, en Suisse et au Canada, le jardinage est un outil d’insertion sociale. La culture potagère permet en effet de se retrouver comme producteur et consommateur. Mais à la Ferme de la Vache, il y a aussi des activités accessibles à tous comme “le jardin gourmand”, une initiation au jardinage pour tous, mais aussi des jardins plus spécialisés à vocation thérapeutique s’adressant aux personnes handicapées mentales adultes, en collaboration avec l’hôpital psychiatrique Agora-Volière et “Le Bricoleu”, un Centre de jour.

Il y a également des ateliers pour enfants, des stages sport et nature, des journées d’animation “nature et environnement”. Et puis il y a les jardins familiaux, 10 ares de terrain organisés sur un espace vert remarquable de plus de 4 hectares en plein cœur de Liège. Ce projet s’adresse aux familles et aux personnes qui ne possèdent pas de jardins et habitent dans la périphérie du site. Le matériel de base est commun et mis à disposition des gens par la Ferme de la Vache. Une série de tâches sont communes : compostage, entretien des chemins… Chacun s’engage à ne pratiquer que de la culture biologique.

La Ferme de la Vache, véritable poumon vert en milieu urbain, travaille en partenariat avec le réseau associatif. Centrée sur le quartier de la Pierreuse, la ferme participe à toute la vie locale. Elle participe à la revalorisation du site des Coteaux de la Citadelle. La rénovation des bâtiments (classés) de la Ferme démarre dans les toutes prochaines semaines. Depuis 2002, la Ferme a ouvert un comptoir de distribution des légumes cultivés dans les jardins ainsi que des produits dérivés (confiture, œufs, conserves, quiches…). Ce projet permet de favoriser le développement communautaire du quartier et au public qui connaît des fins de mois difficiles de s’approvisionner à moindre coût et sainement.

“C’est ainsi que les jardins, lieux privés par excellence, deviennent des lieux de socialisation, nous explique-t-on, au travers des échanges de techniques, de produits de jardins ou de graines… La production des produits du jardin donne aux parents jardiniers l’occasion de retrouver une fonction productrice devant leurs enfants. Le travail au jardin montre aux autres ce qu’on est capable de faire de ses mains. Avec le jardin on retrouve non seulement un rythme de vie, le sentiment d’exister par sa production, mais aussi un nouveau goût pour la qualité de vie et la diversité alimentaire : la plupart des jardins sociaux veillent en effet à travailler selon les règles de l’agriculture biologique. Enfin, la dimension économique n’est pas négligeable : nourrir sa famille à bon compte, voire bénéficier de petites rentrées complémentaires par la vente de ses produits, cela est appréciable pour des petits revenus.”

 

Christian Van Rompaey

 

(1) La Bourrache, rue du Beau-Mur, 48 4030 Grivegnée - tél. & fax 04/349.01.44.

(2) Le Cynorhodon : contacter Francis Krauth, 40 rue Vertecour - 4690 Bassenge - Tél.&Fax 04/286.62.65 - Cynorhodon@teledisnet.be

(3) La Ferme de la Vache du CPAS de Liège, 113-115-117, rue Pierreuse – 4000 Liège – Tél. 04/223.52.84 – Fax : 04/223.52.84

 

 

Qu’est-ce qu’un jardin

à vocation sociale?

 

Les jardins sociaux développés dans le cadre associatif ou public (CPAS ou commune) représentent une grande diversité d’initiatives que l’on peut regrouper en trois grandes catégories: les jardins d’insertion par le social, les jardins d’insertion par l’économique et les jardins communautaires.

Les jardins d’insertion par le social cherchent avant tout à réintégrer socialement les publics les plus fragilisés, sous l’égide d’un animateur chargé de leur accompagnement. L’intégration des personnes dans des réseaux de solidarité et la valorisation de leur image sociale importe davantage que la production en elle-même.

Les jardins d’insertion par l’économique font de l’activité de jardinage un moyen de réinsertion sociale, mais aussi un préalable à la réintégration dans le monde économique. L’objectif, à long terme, est de retrouver un emploi. L’activité de production y occupe donc une place importante. En conséquence, les produits récoltés sont commercialisés, sous forme de “paniers” d’abonnement par exemple. Des paniers remplis de légumes de saison vendus et distribués chaque semaine aux sympathisants.

Les jardins communautaires aménagés et gérés par des collectifs d’habitants ont pour objectif l’amélioration du cadre de vie, la création d’un lieu d’échange et de rencontre entre habitants du quartier, l’éducation à l’environnement, l’organisation d’activités culturelles…

 

Une première brochure de présentation des jardins sociaux de Wallonie est disponible au cabinet des affaires sociales et de la santé de la région wallonne, rue des brigades d’Irlande, 4 - 5100 Jambes (Tél. 081/32.35.13

Pour en savoir plus sur le réseau : www.jardinssolidaires.be ou 0496/29 01 99