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Pollution (21 janvier 2010)

L’amiante : un héritage empoisonné

Malgré l’interdiction qui frappe sa fabrication, l’amiante reste présent dans notre environnement quotidien, et pour de nombreuses années encore. En termes de santé publique, l’exposition à ce produit a des conséquences redoutables. Mieux vaut savoir comment y échapper.

 

© G. Daloze

Par ignorance, ou par souci de rapidité

et de rentabilité, beaucoup de bricoleurs

et de travailleurs du bâtiment négligent

les risques liés à l’amiante.

Pendant des décennies, l’amiante a été considéré comme un matériau « magique » dans le domaine de l’isolation et de la protection contre le feu. Léger, efficace, bon marché. Aujourd’hui, malgré son interdiction légale (chez nous, en 1995), il continue à faire des ravages.

Ainsi, en 2008, le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (AFA) a accordé une aide financière à 398 personnes reconnues victimes du mésothéliome. Il s’agit d’un cancer grave et sournois qui s’attaque le plus souvent à la plèvre (l’enveloppe des poumons). Il peut se déclencher jusqu’à trente ans après la première exposition au produit et, une fois déclaré, évolue rapidement jusqu’au décès, ne laissant que très peu de chances de guérison. L’explication est simple : l’amiante est une fibre naturelle qui, s’incrustant au sein du système respiratoire, y crée des lésions irrémédiables.

Ce produit frappe aussi via l’asbestose, une fibrose très invalidante se caractérisant par des difficultés respiratoires et cardiaques qui peuvent mener au décès. En 2008, le Fonds est intervenu dans 83 cas. L’amiante intervient également pour expliquer une faible proportion des décès liés à un cancer du poumon (300 à 600 cas annuels tout de même...). Enfin, on sait depuis peu que de nouvelles pathologies peuvent être imputées à l’amiante. Ainsi, le Centre international de recherche sur le cancer (IARC), à Lyon, considère dorénavant que l’amiante peut jouer un rôle dans le développement du cancer du larynx et celui de l’ovaire

 

Un produit « miracle »

 L’amiante a été massivement utilisé tout au long du vingtième siècle : construction, automobile, habillement, chantiers navals, etc. Alors que les signaux d’alerte sur sa toxicité ont été tirés dès les années soixante, il n’a été interdit qu’à la fin du siècle dernier dans les pays les plus industrialisés. Pourquoi ce délai ? Producteurs et assembleurs industriels ont longtemps sous-estimé son danger, exerçant un intense lobbying pour retarder son interdiction complète.

En Belgique, on a souvent prétendu que le « pic » de mésothéliomes et d’asbestoses serait atteint entre 2010 et 2020, en raison du long temps de latence spécifique à ces maladies. On pourrait ainsi atteindre chez nous, vers 2015, le seuil de 10.000 personnes victimes ou ayant été victimes de l’amiante. Rien ne permet, à ce stade, de confirmer cette projection. Mais, selon l’Abeva, l’association qui défend les victimes de l’asbeste (un autre terme pour l’amiante), 700 à 800 personnes en meurent d’ores et déjà chaque année dans notre pays. Au Royaume-Uni, où les chantiers navals sont nombreux et où les projections épidémiologiques sont réputées fiables, on s’attend à 65 000 décès à partir de 2001.

 

La Belgique dans l’œil du cyclone

Au-delà des incertitudes statistiques, il est clair que la Belgique occupe une position particulière. Au milieu des années septante (une époque où les mesures de protection en usine étaient dérisoires), nous étions en effet les plus gros utilisateurs mondiaux par tête d’habitant : 86.000 tonnes par an.

Parmi les dizaines de sites où l’on manipulait l’amiante, les plus importants ont été l’usine Eternit à Kapelle op den Bos (Flandre) et sa filiale Coverit à Harmignies (Hainaut). Nul doute que la première, aujourd’hui rebaptisée Etex, a pesé de tout son poids, à l’époque, pour freiner toute limitation de son principal fond de commerce. Alors que l’étau commençait à se resserrer sur la production d’asbeste-ciment dans plusieurs pays, les principales sociétés concernées ont multiplié et délocalisé leurs activités à l’étranger (lire l’article ci-dessous), bénéficiant de législations moins contraignantes en matière de sécurité au travail.

 

Aujourd’hui encore, l’amiante continue à être extrait massivement dans les mines russes, brésiliennes, chinoises et canadiennes. Le Canada le vante tous azimuts dans le monde, tandis que, sur le sol européen, des multinationales de la chimie militent en faveur de clauses de dérogation à l’interdiction de commerce.

 

Le « Fonds amiante » : enfin !

En 2007, le gouvernement belge a mis un peu de baume au cœur des victimes de l’amiante. Il a créé le « Fonds Amiante » (AFA), destiné à indemniser d’une façon plus généreuse qu’autrefois les travailleurs salariés ayant contracté une des maladies liées à ce produit. Il a surtout permis de reconnaître les travailleurs indépendants tombés malades et les victimes « collatérales » de l’amiante. Celles-ci habitaient par exemple à proximité des usines et étaient aux premières loges en termes d’exposition à de la poussière contaminée. C’est le cas des épouses qui secouaient et nettoyaient le linge de leur mari, dispersant ainsi les fibres toxiques dans leur habitation.

Las, à l’inverse de nos voisins français, l’AFA, chez nous, ne reconnaît pas le cancer du poumon comme une maladie de l’amiante, du fait que cette pathologie est multifactorielle (influence du tabac, notamment). Mais le Fonds a aussi une autre limite : il empêche toute personne indemnisée de se retourner en justice contre l’entreprise estimée responsable de sa maladie. Certains ont jugé, à l’époque, que la création du Fonds amiante s’était faite à un coût très élevé pour les victimes : le prix de leur silence…

 

Bricoleurs, à vos masques !

Interdire l’utilisation d’amiante, c’est bien. L’éliminer dans des conditions optimales, c’est une autre paire de manches. A l’AFA, on ne nie pas qu’une partie des futurs « bénéficiaires » des indemnisations pourraient être des victimes de chantiers de désamiantage mal tenus. Significatif : au printemps prochain s’ouvrira, à Bruxelles, le procès de plusieurs individus soupçonnés d’avoir engagé quatre Roumains pour ôter de l’asbeste dans un bâtiment, sans tenue spéciale ni matériel de protection. Mais, pour cet unique dossier traduit devant les tribunaux, combien de désamiantages « sauvages » méconnus, réalisés par des entreprises non agréées ou peu fiables ? Ici et là, on évoque aussi ces rumeurs sur des installateurs de panneaux solaires découpant des ardoises en asbeste-ciment sans protection particulière de leur système respiratoire.

 

Depuis la fermeture des grandes usines, les principales victimes potentielles de l’amiante sont les petits indépendants pressés et/ou trop peu regardants (chauffagistes, électriciens, plombiers…), de même que les bricoleurs amateurs. L’asbeste reste en effet présent partout dans les bâtiments antérieurs aux années nonante: tablettes de fenêtre, cloisons, toitures, tuyauteries, bacs à fleurs, pièces de calorifugeage, etc. Intact, il est inoffensif. Mais il est dangereux s’il est foré, percé, scié ou fragmenté, car les fibres, libérées dans l’air ambiant, sont susceptibles d’être inhalées.

En France, toute revente d’un logement doit être assortie d’un certificat attestant l’absence d’amiante. Rien de tel, à l’heure actuelle, en Belgique. Une longueur de retard ?

// Philippe Lamotte

 

Nos vifs remerciements à Marie-Anne Mengeot, de l’Association belge des victimes de l’amiante (Abeva), pour son aide à la réalisation de cet article. Le Crisp consacre son dernier « Courrier hebdomadaire » à l’historique du Fonds amiante en Belgique. Infos : 02/211.01.80 – www.crisp.be

Pour en savoir plus sur la présence d’amiante autour de nous, lire les brochures du SPF Environnement.  Infos : 02/524 97 97 ou 95.26.

 


 

Casale : un condensé de tragédies

 

Tous les malades de l’amiante en Europe suivront sans doute avec attention le grand procès qui vient de s’ouvrir à Turin. Une véritable catastrophe y a frappé des milliers de travailleurs et riverains des entreprises Eternit-Italie. 

 

© Reprtes

Le procès de Turin, très emblématique :

des milliers de familles, durement touchées

par l’amiante, réclament justice.

« Quand ma fille a été atteinte en mars 2004, c’était sans doute le pire». Romana Pavesi  avait déjà vu disparaître son mari en 1983. Il travaillait  à l’usine Eternit de Casale Monferato, près de Turin, qui produisait de l’amiante-ciment. Il était « délégué de fabrique », apprécié de ses camarades, généreux, dit sa femme. « Il a trop souffert. C’était un mésothéliome, un cancer de la plèvre dû à l’amiante. Je l’ai découvert à l’époque. En 1990, ma sœur est décédée du même mal. Puis ma nièce en 2003. J’oublie de vous dire : entretemps, un cousin. Et puis ma fille, en 2004, à 50 ans !  Mais je n’avais plus une larme pour pleurer ». Cinq proches intimes, dont quatre n’ont jamais travaillé à l’usine.

Aujourd’hui, à 85 ans, Romana est la présidente de l’association des victimes de l’amiante de Casale. Sa figure la plus emblématique, car sa famille est un condensé de la tragédie de l’amiante dans cette petite ville du Piémont. Travailleurs et non travailleurs, les plus anciens et les jeunes : tous touchés. Des familles décimées. Près de 3.000 pour les cinq usines d’Eternit Italie, dont la majorité à Casale. L’usine y a fermé en 1986, mais avec les délais de latence de la maladie, 40 personnes décèdent encore chaque année.

 

Ce procès de Turin, elles l’attendaient depuis longtemps. Un procès inédit en Europe, par son ampleur. Mais aussi parce que le Parquet veut poursuivre, au delà des frontières italiennes, deux grands noms de l’amiante: le Suisse Stephan Schmidheiny et le Belge Louis de Cartier de Marchiennes, anciens dirigeants de l’entreprise. Les motifs : « catastrophe criminelle et homicides par négligences». Les « homicides » concernent les travailleurs de l’entreprise, les victimes professionnelles, historiquement les premières frappées. Mais avec le temps, il est apparu que de plus en plus de riverains de l’entreprise, et même de simples habitants de la ville de 30000 habitants, l’étaient aussi.

 

« Toute mon enfance et celle de mes copines se sont passées dans l’amiante, explique Rosaria… Il ne s’arrêtait pas à la porte de l’usine, il était partout. Le vent poussait les poussières d’amiante sur la ville, et cette dernière était en permanence traversée par des camions transportant de l’amiante non confiné. Et moi, avec mes copines, j’allais à l’école tous les jours en marchant le long de cette route. Plusieurs d’entre elles sont décédées. Aujourd’hui, je croise les doigts… ». De nombreux déchets d’amiante-ciment ont été utilisés pour les soubassements des maisons, des parcs, des chemins, des jardins. L’entreprise offrait ses déchets gratuitement aux gens. Une bonne affaire pour elle aussi. D’où cette incrimination de « catastrophe criminelle », selon les termes du Parquet de Turin.

 

Les travailleurs ont commencé à réagir dans la deuxième moitié des années 70. Leur combat est d’ailleurs à l’origine de l’interdiction de l’amiante en Italie, à partir de 1992. « Le plus dur, expliquent Nicolas Pondrano, délégué d’usine, et Bruno Pesce, permanent du syndicat CGIL, cela été de convaincre les travailleurs d’exiger eux-mêmes la fermeture de l’usine. Mais c’était leurs familles, leurs voisins et leurs enfants qui étaient touchés aussi. La jonction s’est faite avec tous les habitants»  

 

Ensemble, ils se sont battus pour l’assainissement des terrains, partiellement  effectué aujourd’hui, aux frais de la collectivité mais pas de l’entreprise. Ils demandent aussi des budgets pour la recherche médicale sur le mésothéliome, toujours incurable. Ils veulent, enfin, l’indemnisation des victimes et la poursuite des responsables. C’est l’objet du procès de Turin.

 

Ils veulent que cela se sache, dans le monde.  Pour ne pas répéter la catastrophe ailleurs, disent-ils, là où les entreprises continuent à utiliser l’amiante, après son interdiction en Europe.

// Marc Molitor

 


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