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Dessins de RIF

International (7 février 2008)

 

Dans la poudrière du Nord Kivu

A l’heure de la conférence de paix de Goma, Béatrice Petit, photojournaliste, a décidé de se rendre dans la province la plus affectée du Congo, pour dire, crier, montrer la souffrance qui s’y vit. Car, sans images, pas de catastrophe! 500.000 déplacés en un an, un véritable terrorisme sexuel, la réalité est au moins aussi grave qu’au Darfour. Récit à travers quelques pages de son journal de bord.

 

 

 

 

3 janvier 2008.

Masisi sous haute surveillance.

 

30 décembre 2007 Centre Don Bosco -Ngangi (région de Goma)

Le Père Mario est responsable d’un centre accueillant aujourd’hui 2.000 enfants, orphelins, démobilisés ou déplacés. Il raconte: “récemment, une fillette a reçu ici, une balle dans la joue. Les tirs continuaient, j’ai crié aux enfants de ne plus jouer là. Ils n’ont pas bougé et m’ont répondu: ‘nous, on est habitués’”. Les enfants et adolescents baignent dans une culture de guerre. J’ai demandé à un enfant démobilisé et à une fillette violée qui me parlaient de paix s’ils savaient ce que c’était. Ils m’ont répondu par la négative. Terriblement inquiétant!

 

3 janvier 2008 Goma-Masisi

A trois jours de l’ouverture des pourparlers de Goma, je m’envole à bord d’un hélicoptère de la Monuc (casques bleus) avec neuf parlementaires chargés de sensibiliser leurs concitoyens au dialogue. Direction Masisi, l’un des territoires les plus troublés par les affrontements entre l’armée et les troupes insurgées de Laurent Nkunda, le général déchu qui se pose en défenseur de la minorité tutsi. La coulée noire de lave, qui traverse la ville de Goma jusqu’au lac Kivu, cède rapidement la place aux collines verdoyantes, plantées de bananiers ou réservées à l’élevage de vaches aux cornes altières.

Dès notre atterrissage, nous prenons place à bord de véhicules de la Monuc, qui  s’enfoncent aussitôt à travers des ornières gigantesques vers la ville de Masisi. Coincée entre les kalachnikovs de deux Indiens imperturbables sous leur turban bleu, je m’accroche, pliée en deux. Nous allons saluer les autorités. En contrebas de l’administration territoriale, s’alignent les abris de fortune de milliers de déplacés. Les habitants arrivent peu à peu faire cercle autour de leurs élus.

“Les deux Kivu, qui ont voté massivement Kabila, ne bénéficient toujours pas des dividendes des élections: la guerre continue. Nous devons impliquer toutes les forces vives pour y mettre fin”, explique un député.

La population se montre plus que réservée: “Laurent Nkunda – le chef des insurgés – a un agenda caché: armé par le Rwanda, il veut créer un Etat tutsi à l’Est du Congo”, avance un homme. “La conférence est une manipulation: Nkunda revendique le retour de réfugiés prétendument congolais au Rwanda. En réalité, il va recruter de nouveaux militaires rwandais pour mieux se repositionner”, répond un autre. “Notre territoire est occupé, les rebelles enrôlent des taxes aux barrages routiers, violent nos femmes et nos enfants, nous massacrent sous les yeux indifférents des casques bleus de la communauté internationale. La seule issue possible, ce sont les armes”, enchérit la foule, qui part chercher son héros, le Colonel Yav: “lui, au moins, ne nous a pas trahi, c’est le seul qui a réussi à stopper les assauts des rebelles à 15 kms d’ici et a ainsi empêché la prise de notre ville”. Sous les acclamations, le Colonel fait le V de la victoire d’une main et lève la kalach de l’autre. Pendant que le cortège entraîne les députés boire une bière, je pars vers l’hôpital pris en charge par MSF Belgique.

“Fin août, nous étions de passage pour ce qui devait n’être qu’une mission exploratoire, m’explique Philippe Havet, coordinateur de la première équipe. Coincés par les combats, nous avons soigné, dans le seul hôpital à 60 kms à la ronde, les blessés de guerre, qui ont commencé à affluer. Aujourd’hui, viennent s’y ajouter aussi bien des enfants que des personnes âgées, violés, torturés  par les  différents groupes armés”. Les affrontements ont provoqué le déplacement de milliers de personnes vers la ville de Masisi. La malnutrition et le choléra (228 cas traités) ravagent ces groupes vulnérabilisés par le manque de nourriture et d’hygiène. Vu l’état des routes et surtout, l’insécurité, plus aucun camion de vivres n’arrive de Goma.

 

7 janvier 2008,

Rutshuru.

Au centre nutritionnel

◄ 6 janvier 2008,
Rutshuru.

Après l’incendie de leur abri et la mort de leur fils cadet.

5 janvier 2008  Goma – Rutshuru

Sur la route, des barrages et des militaires en pagaille font toujours craindre les tirs et les vols. “Chaque fois que nous prenons la route, nous prions”, me raconte Elizabeth, une jeune religieuse française, appelée à faire régulièrement le trajet Rutshuru – Goma pour se ravitailler. Les organisations humanitaires ont subi tellement d’attaques qu’en décembre dernier, elles ont stoppé leurs activités quelques jours en signe de protestation.

Le soir, Elizabeth finit à peine de me recommander de plonger sous le lit en cas de «coups de balles», comme disent les Kivutiens, que deux tirs résonnent dans le quartier, bientôt suivis de deux autres, puis d’une sirène.

 

6 janvier 2008 Rutshuru

Deux familles ont été pillées la nuit. Dans l'une d'elles, on a demandé à une jeune maman son GSM. Elle a répondu qu'elle n'en avait pas. Les voleurs lui ont attaché une corde autour du cou en lui disant que si elle ne le donnait pas, on allait tirer de l'extérieur sur la corde placée à travers la fenêtre. L'enfant accroché à sa mère a supplié... Les militaires onusiens sont basés juste à côté. Quand ils ont entendu les tirs, ils se sont contentés de mettre en route leur alarme. Comme d'habitude en pareilles circonstances ici, personne ne bouge. Au contraire, on se terre!

 

Je pars visiter l'un des nombreux camps de déplacés. La réserve d’eau potable est épuisée. Quant aux distributions d’aide alimentaire, elle se fait une fois par mois si tout va bien.

La veille et l'avant-veille, des dizaines d'abris de fortune (branchages et plastiques), accolés les uns aux autres, ont volé en fumée. Bilan: 75 familles touchées. Pire, un enfant d’un an a péri dans les flammes devant son unique frère restant de 3 ans, devenu muet depuis lors. Les parents avaient déjà perdu deux autres enfants. Après les incendies, les familles ont vu les voisins et les militaires du camp voisin piller leurs maigres biens. Le papa était déjà en train de poser des bâtons pour reconstruire un abri, personne ne l’aidait! On est passé au “struggle for life”, la solidarité typiquement africaine en a pris un coup.

 

7 janvier 2008 Rutshuru

Visite à l'hôpital des nombreux blessés de guerre et des victimes de l'épidémie de choléra. A côté, un centre nutritionnel avec des enfants souffrant de malnutrition grave. Des corps décharnés comme au Darfour! Je n'oublie pas le corps squelettique d'un enfant de 8 mois, ressemblant à un oisillon tombé du nid. Tous ont en commun un regard immensément triste et fixe. Ils ne parlent plus, ne réagissent plus. Cette malnutrition est liée au conflit qui dure, empêche les gens d'aller récolter aux champs par crainte des viols ou des balles et les mène sur les routes de l'exode, entassés dans des abris qui font un à deux mètres carré pour une famille entière. La paix deviendra-t-elle un jour autre chose que des mots au Kivu?

Texte et photos

Béatrice Petit

 

En bref

Le drame d’une région

Depuis le génocide de 1994 et l’afflux de réfugiés ou de génocidaires, les zones frontalières du Rwanda et de l’Ouganda, sont le théâtre de conflits récurrents. Des milices, souvent à la solde de pays étrangers, se disputent l’accès aux précieux minerais dont la région regorge.

 

Fin août 2007, la violence des affrontements entre l’armée et les insurgés, dirigés par le général congolais déchu Laurent Nkunda, a provoqué un exode massif. En lien étroit avec le pouvoir rwandais, Nkunda se pose en défenseur de la minorité tutsi au Congo. Il exige le rapatriement des rebelles hutus rwandais, dont certains ont participé au génocide ainsi que le retour des Congolais, principalement tutsi, vivant dans les pays voisins.

Début décembre, le président Kabila avait opté pour la solution militaire mais son armée a subi une défaite cinglante. Acculé à négocier, il a convoqué tous les groupes armés congolais sévissant dans la région à la  grande conférence de Goma.  La communauté internationale et la Belgique en particulier, ont joué un rôle actif de facilitateurs.

Deux absents de taille, le Rwanda et les milices hutu rwandaises, font toutefois peser une lourde inconnue sur la concrétisation du cessez-le-feu. Des combats sont déjà signalés et avec eux, de nouveaux déplacements de population.

 


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