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Le calvaire des populations civiles au Darfour

Au Darfour (Ouest du Soudan), sévit la plus grave crise humanitaire actuelle: 300.000 morts, 250.000 réfugiés au Tchad, deux millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Pourtant, bien que certains aient même avancé le terme de “génocide”, la Communauté internationale n’en a pas fait sa priorité. Quatre ans après le début des hostilités, le calvaire des populations civiles se poursuit.

 

 

 

 

 

Un tiers de la population du Darfour
est déplacée à l'intérieur du pays.

 

"J’habitais avec ma famille près de Barakalla, un village du Nord Darfour, explique Aicha. Les Janjawids (milices «arabes» - ndlr) nous ont attaqués, à bord de 4X4 hérissés de fusils. On a été surpris, parce que c’était très tôt le matin. Ils ont emporté tout notre bétail et ont tué quatorze personnes près de la maison. Nous avons fui au plus vite et trouvé refuge chez un oncle, à Korma, où nous avons vécu en paix pendant plusieurs mois.

Mais les Janjawids sont revenus, accompagnés par des militaires. C’était en février 2004. Ils sont entrés dans la maison et ont volé les derniers bijoux que nous possédions, puis ils ont incendié des quartiers entiers. Ils ont tué de nombreux villageois, surtout des hommes jeunes. Mais beaucoup de vieux sont morts aussi, parce qu’ils n’ont pas réussi à sortir assez vite des habitations en flammes. Nous étions terrorisés et nous avons tous couru pour essayer de nous cacher. Ils ont attrapé plusieurs jeunes filles et les ont violées. Lorsqu’ils étaient partis, j’ai cherché ma famille. Et j’ai vu que mon mari et mon frère avaient été tués. Alors, j’ai pris mes trois enfants et j’ai fui à nouveau, avec d’autres rescapés, vers Al-Fasher, espérant que nous y serions enfin en sécurité”.

La richesse du Soudan est accaparée par une toute petite caste qui gravite autour du président Al Bachir. C’est une des causes du conflit au Darfour.

En me parlant, Aicha est occupée à préparer du thé sur un petit réchaud, dans la cour de la maternité d’Al-Fasher, la capitale du Nord Darfour. Elle est venue voir une parente hospitalisée pour «une fausse couche», dira-t-elle prudemment. Beaucoup de femmes sont soignées ici pour des complications survenues suite à une interruption volontaire de grossesse. Au Darfour, le viol est utilisé comme arme de guerre, par les milices et par l’armée, pour pousser les villageois à fuir. Mais dans le Soudan islamiste, l’avortement est strictement interdit. De nombreuses femmes y ont dès lors recours dans la clandestinité et ne se présentent à la maternité que lorsque des complications interviennent.

Aujourd’hui, Aicha vit à Abu Shark, le plus grand des trois camps de réfugiés d’Al-Fasher. Elle est devenue ce qu’on appelle une «IDP», Internally Displaced Person, ou «déplacée interne». Abu Shark, Al Salam et Zam Zam, regroupent ensemble 144.000 réfugiés.

300.000 morts. Deux millions d’IDPs sur les six millions d’habitants que compte le Darfour. Et 250.000 réfugiés au Tchad et en Centrafrique. C’est la crise humanitaire la plus grave qui sévit dans le monde actuellement. Le conflit a enjambé les frontières pour gagner les pays voisins, où certains groupes insurgés continuent de recevoir l’appui de Ndjamena et Bangui, malgré plusieurs accords de réconciliation signés ces derniers mois sous l’égide de la France, de l’Arabie Saoudite et de la Libye.

 

En juin, la Belgique préside le Conseil de sécurité des Nations unies,
dont elle est membre non permanente en 2007 et 2008.
C'est en vue de préparer ce mandat que Karel De Gucht,
ministre des Affaires étrangères,
a visité le Soudan et rencontré le président Omar Al Bachir.

 

 

Des populations marginalisées

Pour comprendre l’origine du conflit, une escale à Khartoum s’impose. Lorsqu’on se promène dans les rues de la capitale soudanaise, située à une heure d’avion du Darfour, difficile d’imaginer qu’on est dans un pays en guerre. Chacun vaque en toute quiétude à ses affaires. Le marché regorge de denrées. La ville tout entière ressemble à un vaste chantier. Plusieurs projets pharaoniques ont déjà vu le jour ou commencent à sortir de terre. Parmi eux, Al Mogran, un complexe immobilier qui, en 2014, proposera quelque 10 hôtels de luxe, 1.100 villas et 6.700 appartements. Admirablement situé au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, ce chantier naissant illustre la croissance économique fulgurante que connaît aujourd’hui le Soudan : 9% en 2005 et 13% prévus en 2007 ! Très récent, ce boom économique repose sur le pétrole, qui est de loin la première source de revenus du pays. Exporté par Khartoum depuis 1999, en direction de la Chine essentiellement, l’or noir a rapporté un peu plus de 4 milliards de dollars au Soudan en 2005 (1).

«Le problème, c’est que cette richesse est accaparée par une toute petite caste qui gravite autour du président Al Bachir, nous explique un diplomate. L’écrasante majorité de la population n’en a guère profité jusqu’ici : dans la capitale, les plus pauvres sont au contraire frappés de plein fouet par la hausse vertigineuse des prix; et dans les campagnes, les dividendes du pétrole paraissent de lointains mirages.»

Les mouvements rebelles ont éclaté en de multiples groupuscules de moins en moins contrôlables, dont certains se battent entre eux.

Voilà la clé de tous les conflits du Soudan ! C’était l’une des causes principales de la guerre qui a opposé pendant vingt ans le Nord et le Sud du pays. C’est également une des origines du conflit du Darfour. En 2002, ce territoire aussi vaste que la France ne comptait que … 170 km de routes goudronnées et un médecin pour 150.000 habitants ! (2) Alors que les pourparlers de paix entre le Nord et le Sud du pays semblaient enfin sur le point d’aboutir, les Four, une ethnie d’agriculteurs «noirs», de l’Ouest du pays, bientôt rejoints par les Zaghawa et les Masalit, se révoltent à leur tour contre le gouvernement central, réclamant une meilleure répartition du pouvoir et des richesses. Début 2003, l’Armée de libération du Soudan (SLA) lance ses premières attaques et réussit quelques coups d’éclat comme la prise de l’aéroport d’Al-Fasher. Bientôt, un deuxième groupe rebelle, le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), d’obédience islamiste, voit à son tour le jour. Au Darfour, contrairement à ce qui se passait dans la guerre entre le Nord et le Sud du pays, ce sont des musulmans qui se battent contre des musulmans. Et non des chrétiens contre des musulmans.

L’indisponibilité d’une grande partie des troupes, encore stationnées en 2003 dans le Sud du Soudan, inquiète le gouvernement. Il décide alors d’armer des tribus d’éleveurs «arabes» à qui il confie le soin de réprimer la rébellion. En échange, il fermera les yeux sur leurs pillages. Il faut savoir qu’au cours des trois dernières décennies du vingtième siècle, les conditions de vie se sont considérablement détériorées : le Darfour a connu plusieurs grandes sécheresses qui, conjuguées à une importante croissance démographique, ont provoqué une raréfaction dramatique de l’eau et des pâturages. Cette dégradation environnementale a envenimé les conflits traditionnels entre éleveurs semi-nomades et agriculteurs sédentaires, comme il en existe à travers tout le Sahel. Mais ici, le gouvernement a jeté de l’huile sur le feu de ces affrontements séculaires, en dressant délibérément une composante de la population contre une autre. Une méthode contre-insurrectionnelle qui rend toute résolution du conflit particulièrement complexe.

 

Que faire?

En mai 2006, un accord de paix a été signé à la hâte par le gouvernement et une faction seulement de l’Armée de libération du Soudan. Mais l’encre n’en était pas encore sèche que les combats ont repris. «Actuellement, le chaos est total, explique un policier des Nations unies. Les mouvements rebelles ont éclaté en de multiples groupuscules de moins en moins contrôlables, dont certains se battent entre eux.» Des

dissensions que les autorités de Khartoum se sont d’ailleurs empressées d’accentuer. Et les 7.000 Casques verts de l’AMIS, la Mission de maintien de la paix de l’Union africaine au Soudan, sont totalement dépassés. Il est vrai que 7.000 hommes pour sécuriser un territoire aussi vaste que la France, cela relève de la gageure !

Face à l’impuissance de l’AMIS, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté, en août 2006, la résolution 1706 qui autorise le déploiement de 20.600 Casques bleus au Darfour et leur accorde un mandat leur permettant de faire usage de la force pour protéger les civils menacés et pour se défendre eux-mêmes. Mais depuis lors, le Soudan a soufflé le chaud et le froid, acceptant l’envoi de cette troupe, puis se rétractant. Au grand dam de Kofi Annan qui, jusqu’à la fin de son mandat de secrétaire général des Nations unies, en décembre 2006, a tenté - en vain - de convaincre le président Al Bachir.

 

Coup de théâtre?

Le 17 juin dernier, après de nombreuses tergiversations, le Soudan donnait son accord au déploiement d’une force hybride (ONU-UA) d’environ 20.000 hommes. De nombreux observateurs restent toutefois dubitatifs, rappelant, à l’exemple de ce diplomate qui a requis l’anonymat, que “le chef de l’Etat soudanais est le spécialiste des manœuvres dilatoires qui lui permettent d’échapper aux sanctions de la Communauté internationale.” De toutes façons, cette force, difficile à déployer, ne sera pas la panacée. Comme le souligne Antonio Guterres, le haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, “même si vous aviez 100.000 policiers au

L’impuissance des uns et les intérêts particuliers des autres entraveront encore longtemps toute action concertée et efficace de la Communauté internationale.

Darfour, ils ne seraient pas en mesure de couvrir tout le territoire” (3).

A défaut d’un changement de régime à Khartoum, la relance du processus de paix entre toutes les parties au conflit, y compris les groupes rebelles qui n’avaient pas signé l’accord d’Abuja, apparaît comme la seule véritable solution. Philippe Lavergne, directeur de recherche au CNRS, insiste sur la nécessité d’exercer “des pressions fermes à l’égard du régime qui a décidé de cette contre-insurrection massive et de ces massacres de grande ampleur et qui, seul, dispose des moyens de les arrêter.” (4)
Mais c’est bien là que le bât blesse. Sur le célèbre site Internet You Tube, un clip ironise sur la passivité de l’Union européenne qui multiplie les déclarations, mais n’agit guère. On y voit Nicolas Sarkozy, Tony Blair et Angela Merkel répéter à l’envi leur “profonde préoccupation” à propos du Darfour, sans qu’aucune mesure concrète ne soit prise.

Les Etats-Unis se disent, pour leur part, en faveur d’une plus grande fermeté à l’égard de Khartoum et ont décidé d’instaurer de nouvelles sanctions économiques unilatérales. Mais pour certains, il ne s’agit-là que de poudre aux yeux, destinée à une opinion publique dont plusieurs composantes - communautés noire, juive et évangélique - se sentent particulièrement concernées par le drame du Darfour. Depuis le 11 septembre 2001, malgré une rhétorique très anti-américaine, Khartoum collabore en effet avec Washington en matière de lutte contre le terrorisme. De surcroît, comme le révélait, le 11 juin, le Los Angeles Times, le régime soudanais aurait secrètement envoyé des espions en Irak pour le compte de la CIA ! Une attitude qui lui vaut en retour la mansuétude de la Maison Blanche.

La Chine, qui est l’un des principaux partenaires économiques du Soudan, et la Russie, qui (comme Pékin d’ailleurs) fournit des armes à Khartoum (5), ne devraient pas non plus se montrer très fermes à l’égard du plus grand pays africain. Seule petite lueur d’espoir: à un an des jeux olympiques, Pékin pourrait être tentée d’améliorer son image sur la scène internationale en faisant davantage pression sur les autorités soudanaises.

Globalement, le président Bachir n’a donc pas trop à s’inquiéter: l’impuissance - ou l’absence de réelle volonté politique - des uns et les intérêts particuliers des autres entraveront encore longtemps toute action concertée et efficace de la Communauté internationale. Aicha et les deux millions d’autres réfugiés du Darfour resteront encore longtemps parqués dans des camps.

Anne-Marie Impe,

Rédactrice en chef

d’Enjeux Internationaux

______________

(1) Voir «La malédiction du pétrole» - Luke Anthony Patey - Enjeux internationaux n°14, quatrième trimestre 2006, p 40 à 43.

(2) «Accords avec le Sud, guerre au Darfour. Paix fragile et partielle au Soudan» - Gérard Prunier - Le Monde diplomatique, février 2005, p 17.

(3) Reuters, 24 avril 2007.

(4) Interview réalisée par Alvaro Villalobos pour Plus news.fr

(5) Lire : «Sudan: arms continuing to fuel serious human rights violations in Darfur», Amnesty International, 8 mai 2007. Rapport disponible en anglais sur le site d’Amnesty : http://web.amnesty.org/library/

 

 

Comprendre le conflit au Darfour

Depuis février 2003, le Darfour, cette région de l’Ouest du Soudan, est ravagée par la violence. Confronté à une rébellion, le régime islamique de Khartoum a réagi avec une extrême brutalité. Fort de sa richesse pétrolière, appuyé par la Chine et la Ligue arabe, le Soudan a empêché jusqu’ici le déploiement d’une force de l’ONU qui aurait pour mandat de protéger les populations civiles.

Dans un dossier spécial de 36 pages, la revue «Enjeux Internationaux» donne la parole aux experts les plus éminents - Suliman Baldo, Marc Lavergne, Roland Marchal, Luke A. Patey, Gérard Prunier. Ceux-ci analysent les origines de la guerre, décrivent la nature du régime soudanais, mettent en évidence le «facteur pétrolier», évaluent les Accords de paix (Darfour, Sud-Soudan) et esquissent les scénarios de sortie de crise. Des journalistes et humanitaires (Nicolas Ballet et Karel Janssens) témoignent du drame des civils piégés par la guerre.

 

► “Darfour, 300.000 morts. Qui s’en soucie ?” ► Enjeux internationaux n°14. Quatrième trimestre 2006 9 EUR

Tél.: 02/231.58.78 - www.enjeux-internationaux.org


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