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International (18 février 2010)

 

Haïti, le pays des failles

Haïti est un pays de fractures : politique, économique, sociale, symbolique. Chacune a été cruellement mise en lumière lorsque la faille géologique qui courait sous la terre s’est réveillée ce 12 janvier. Ces failles locales et globales forment un nœud sur lequel les Haïtiens s’entraident et continuent malgré tout de vivre et de créer. Après le séisme, c’est - paradoxalement -

au dénouement des problèmes antérieurs auquel tous les acteurs doivent s’atteler. Objectif : reconstruire une nouvelle Haïti.

 

Haïti est un petit pays des Caraïbes qui partage l’île de Kiskeya avec la République dominicaine. Il a acquis son indépendance en 1804, après le soulèvement des esclaves importés d’Afrique dans la colonie française de Saint-Domingue. Près de 206 ans plus tard, avant le 12 janvier 2010 qui restera à jamais gravé dans la mémoire de la nation, le bilan historique n’était pas particulièrement glorieux. Les raisons en sont multiples et les responsabilités partagées. En fait, diverses failles se combinent pour former à Haïti des nœuds complexes. 

 

La faille agricole

Une des failles a trait à l’agriculture. Elle a poussé les paysans à gonfler les bidonvilles de Port-au-Prince, la capitale aujourd’hui dévastée, parce que leur production ne peut rivaliser avec les produits importés et subventionnés, d’autant plus que l’économie haïtienne est l’une des plus libérales au monde. Dans les années 80, selon des chiffres relayés par la Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif en Haïti (la Papda), le pays produisait près de 80 % de ses propres besoins de consommation en riz, devenu petit à petit l’une des bases de l’alimentation haïtienne. A partir des années 2000, ce pourcentage a baissé jusqu’à atteindre 20 %.  Presque tout ce qui pourrait être produit en Haïti est désormais importé: riz, œufs, poulets, semences, vêtements, maïs, sucre, etc. Les taxes à l’importation sont extrêmement faibles, parmi les plus basses de toute la région. Les capacités locales de rivaliser avec la concurrence extérieure (dans le domaine de l’outillage pour les paysans ou celui de l’énergie pour les petites et moyennes entreprises, etc.) sont dérisoires et laissent les Haïtiens en situation de dépendance totale face à l’extérieur.

 

La faille de la décentralisation

Le séisme qui a frappé Port-au-Prince et la zone métropolitaine a poussé 500.000 personnes à quitter la capitale pour rejoindre les provinces moins touchées par la catastrophe. Pour l’historienne et sociologue haïtienne Suzy Castor, la catastrophe a encore mis davantage à nu la «macrocéphalie» port-au-princienne : le centralisme haïtien concentrait dans la capitale toutes les institutions politiques, commerciales et sanitaires du pays. A un point tel qu’aujourd’hui les provinces restent désarmées face au besoin des déplacés. Jean-Claude Fignolé, écrivain haïtien et maire de la commune des Abricots, dans le département de la Grande-Anse, lançait récemment un appel à l’aide : les productions alimentaires locales se tarissent rapidement face à la croissance exponentielle de la demande ; l’aide n’arrive pas. Certes, la rescousse alimentaire en quantité importante est indispensable mais des fonds doivent être débloqués aussi vite que possible afin de soutenir l’agriculture locale. Ainsi, ce pays pourrait éviter de reproduire le cercle infernal enclenché au début des années 80, qui avait poussé les paysans à rejoindre les bidonvilles en pleine expansion à Port-au-Prince.

 

La faille de l’Etat

Une autre faille est celle de l’Etat, défaillant et fragilisé par une succession de dirigeants irresponsables face à leur peuple. Les autorités ont laissé construire des habitations n’importe comment, n’importe où, sans qu’aucun plan d’urbanisme ne soit dressé, sans qu’aucun service minimum ne soit assuré pour les citoyens : ni eau, ni électricité. Port-au-Prince est construite à flanc de montagne et tous les interstices, aussi pentus soient-ils, accueillaient, avant la catastrophe, leur lot incessant de nouvelles constructions de béton. Le nœud que forment les failles économique et politique a livré le pays à une quinzaine de familles qui n’hésitent pas à laisser de côté le bien commun au profit du retour privé sur investissements. L’aide et la diplomatie internationale sont, elles aussi, actrices de ce tableau. Trop souvent, elles ont fermé les yeux sur ce système oligarchique et sur l’affaiblissement de l’Etat, lorsqu’elles n’y ont pas directement participé.

Toutes ces failles, tout comme celle du 12 janvier, étaient non seulement prévisibles, mais aussi évitables. Les évocations de la « malédiction » d’Haïti ne suffisent donc pas pour expliquer l’ampleur du tremblement de terre. Mais personne n’avait préparé le peuple à ce qui pouvait se passer. Difficile, aujourd’hui, de le lui expliquer.

// Maude Malengrez

 

 

Quelques chiffres

Haïti compte près de 10 millions d’habitants. Port-au-Prince, la capitale, comptait près de 3 millions d’âmes avant la catastrophe. Aujourd’hui, près de 212.000 personnes ont perdu la vie suite au séisme du 12 janvier 2010, selon les derniers chiffres officiels. Près de 250.000 sont blessées, plus de 4.000 ont été mutilées physiquement, des millions sur le plan psychologique. On dénombre 1,5 million de nouveaux sans logis, plus de  500.000 déplacés. Innombrables sont les pertes matérielles et les drames individuels, familiaux et organisationnels.

 


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