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Éditorial
(21 septembre 2006)
Pas de frontières
pour les patients?
Le nombre d’étrangers soignés dans les hôpitaux belges est en
constante augmentation. La Fédération des entreprises de Belgique
(FEB) propose donc d’en faire un pôle d’exportation : accueillir
et soigner plus d’étrangers, c’est faire entrer des euros. La
Commission européenne y serait favorable. Exporter nos soins,
est-ce la nouvelle panacée pour doper l’économie belge?
L e phénomène n’est pas nouveau,
et même s’il reste marginal, il prend de l’ampleur. Les patients
étrangers apprécient la qualité et l’accès aux soins en Belgique.
Certains hôpitaux situés près des frontières ou spécialisés dans
des domaines pointus ont même développé des programmes d’accueil
orientés vers cette “clientèle étrangère”… Mais n’est-ce pas au
détriment des patients belges ? Attirer plus de patients étrangers
est sans doute une source de recettes supplémentaires à court
terme pour les hôpitaux et l’assurance maladie. Mais est-ce une
opération neutre pour notre système de soins de santé ?
La mobilité des patients croît en Europe
Depuis le fameux arrêt de la Cour de justice européenne en 1998
sur les affaires de Monsieur Kohl et Monsieur Decker, les patients
qui souhaitent se faire soigner dans un autre pays sont de plus en
plus nombreux. Pourtant, les frontières restent bien des barrières
à l’accès aux soins hospitaliers à l’étranger, ce qui n’est plus
le cas pour les soins ambulatoires.
Habituellement chacun souhaite être soigné dans un environnement
proche et familier. La recherche de soins à l’étranger reste
l’exception. Elle est surtout motivée par des temps d’attente
longs dans son pays, des soins qui ne sont pas ou plus disponibles
,et des assureurs santé qui recommandent un hôpital à l’étranger à
qualité équivalente mais moins cher.
En Belgique, notre offre de soins est de qualité et suffisante
(voire même pléthorique) : pas de file d’attente, pas de manque de
soins spécialisés, un coût moyen modéré… Par contre, aux Pays-Bas,
en Angleterre et en France, il existe des listes d’attente et,
dans certaines spécialités, il y a trop peu de médecins. Ce sont
donc les difficultés (provisoires?) des systèmes de santé de nos
voisins qui rendent principalement nos hôpitaux de plus en plus
attractifs, passant de 12.000 patients en 1999 à 25.000 en 2003.
Bien que ce nombre soit dérisoire par rapport au 1,6 million
d’admissions annuelles dans les hôpitaux belges, la FEB y voit
pourtant un pôle d’exportation général et des recettes
supplémentaires pour renflouer les caisses de l’assurance maladie.
Autrement dit : que des bénéfices pour tout le monde ?
Exporter plus nos soins, est-ce sans danger?
En considérant les soins de santé comme un produit d’exportation,
nous entrons dans une logique de marché. Il s’agit d’investir dans
les soins, les bâtiments, l’équipement, le personnel pour attirer
de nouveaux clients, conquérir de nouvelles parts de marché, faire
du chiffre d’affaires. Selon cette logique, ce qui importe alors,
c’est d’être attractif et on peut légitimement craindre que les
meilleures équipes soignantes ne soient réservées que pour
l’exportation, les patients étrangers qui “rapportent”. On
introduit ainsi chez nous les germes de la médecine duale.
Et si les soins aux étrangers rapportent réellement, c’est-à-dire
si les tarifs facturés sont supérieurs aux coûts (ce qui n’est pas
toujours le cas), cela ne peut qu’entraîner une discrimination
entre hôpitaux. Les hôpitaux localisés près des frontières ou très
spécialisés bénéficieront de recettes supplémentaires tandis que
les autres ne pourront bénéficier de ces apports financiers
extérieurs.
Enfin, si nous sommes capables d’accueillir de nombreux patients
étrangers dans nos hôpitaux, c’est que, soit notre offre est
pléthorique (trop de lits, trop de médecins, trop de personnel
soignant) grâce à des sources de financement étrangères, soit
l’offre n’est pas pléthorique et les patients belges sont soignés
moins rapidement. Dans la première hypothèse, il faut se poser la
question suivante : que se passera-t-il le jour où les patients
étrangers pourront à nouveau être soignés dans leur pays ? Dans la
deuxième hypothèse, on peut se demander si on ne risque pas de
créer des temps d’attentes pour recevoir des soins dans certains
établissements. On risque alors d’importer les files d’attente.
Par la concertation et la coopération on
peut mieux soigner tous les patients, belges et étrangers
Face à la croissance de la mobilité des patients et aux questions
soulevées par une éventuelle libre circulation des services de
santé (médecins, infirmières, labos, pharmacies…), la Commission
européenne a lancé une large consultation publique. Le ministre
Demotte s’est déjà positionné clairement sur ce sujet. Il estime
que les soins de santé ne peuvent pas être soumis aux lois du
marché et qu’il y a lieu de préserver les instruments de contrôle
des États tels que les programmations, l’agrément et les normes de
qualité. Il plaide pour une directive propre aux soins de santé et
a déjà été rejoint par sept autres collègues.
En encourageant la mobilité des patients et la circulation des
services de santé, on attise la concurrence entre les systèmes de
santé européens. Mais avec quels bénéfices, et pour qui? Dans le
domaine de la santé, le modèle de la concertation et de la
coordination est plus efficace. En favorisant la coopération entre
les Etats et les prestataires pour des soins frontaliers
complémentaires, pour l’évaluation des nouvelles technologies,
pour la formation et l’émergence des centres d’excellence, le coût
total des soins de santé sera mieux maîtrisé et pèsera moins sur
les charges des entreprises. L’Europe signifiera un plus pour la
qualité et l’accès aux soins.
Développer nos soins de santé comme un produit d’exportation
est une illusion et introduit la logique de marché dans notre
système de soins. Ce n’est que par la concertation et la
collaboration entre les Etats que nous pourrons garantir qualité,
maîtriser des coûts et accès aux soins pour tous. L’Europe sera
alors un plus pour la santé.
Jean Hermesse
Secrétaire National
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