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L’Amérique : idéal de liberté
ou politique de puissance?
Il est bien difficile aujourd’hui de deviner où vont les Etats-Unis.
Mais il aura suffi “de peu de choses”, comme l’écrit Jean-Paul
Marthoz dans son dernier livre: “La liberté, sinon rien!”, pour que
l’Amérique fasse de nouveau rêver (1).
Il
aura suffi de quelques dizaines de milliers d’électeurs dans l’Iowa,
un petit Etat du centre des Etats-Unis, pour annoncer la percée de
Barack Obama en janvier 2007 et espérer retrouver une Amérique que
les Européens croyaient à jamais perdue depuis les années Reagan.
Certains, un peu trop tôt peut-être, voient déjà renaître “le rêve
américain”.
Jean-Paul
Marthoz, journaliste et essayiste, n’a pratiquement jamais cessé
d’être confronté aux dilemnes et aux controverses qui ont accompagné
l’histoire des Etats-Unis et leurs relations avec le reste du
monde. Né en 1950 dans un petit village situé sur la ligne de front
de la bataille des Ardennes de l’hiver 44, il grandit au milieu des
récits des soldats américains encerclés à Bastogne. Journaliste, il
est reconnu comme “spécialiste” du continent américain. Ensuite, il
devint directeur européen de l’information de Human Rights Watch,
une organisation de défense des droits humains basée à New York. Pas
étonnant dès lors qu’il ait sous-titré son livre “De Bastogne à
Bagdad”. Si celui-ci suit tout naturellement son itinéraire
personnel, l’ouvrage parcourt quelque 60 ans d’un pays tiraillé
entre un idéal tant de fois affirmé de défense des libertés… mais
souvent contredit par une volonté impériale qui n’a pas craint de se
perdre dans des guerres injustes et de soutenir des dictatures
violentes.
Bien sûr, la
bataille de Bastogne – la lutte contre le nazisme - n’a rien à voir
avec l’intervention irakienne. Mais, raconte J-P. Mathoz, le sort a
voulu que la Division qui résista au siège de Bastogne, la 101
aéroportée, se retrouve aujourd’hui en Irak. En juillet
2006, le porte-parole de la Maison Blanche a même choisi d’évoquer
Bastogne pour critiquer ceux qui mettaient en doute l’aventure
irakienne… Or, cette guerre, “fondée sur la manipulation et le
mensonge, a renforcé le mal qu’elle prétendait combattre – le
terrorisme – et meurtri la démocratie dont elle se réclame.”
Cette guerre n’a pas seulement contribué à détruire la puissance et
l’image des Etats-Unis. Fondamentalement, elle a mis
l’administration Bush en dehors du droit international et l’a écarté
des principes fondamentaux de la Constitution américaine.
Deux guerres.
Deux Amériques? C’est un peu le parti de cet ouvrage qui retrace le
cheminement d’une génération européenne éduquée dans la foi
transatlantique, mais aussi déçue et très critique par la découverte
du grand écart, parfois effroyable, qu’il y a entre le Rêve et
l’Histoire, entre la rhétorique des grandes démocraties, comme celle
des Etats-Unis, et leurs pratiques: appui aux dictatures
latino-américaines, aux satrapes conservateurs du monde arabe, aux
coups d’Etat de l’Iran au Guatemala, aux interventions militaires du
Vietnam à l’Irak, à la passivité devant les génocides des Balkans au
Rwanda. L’histoire des Etats-Unis – et de nombre de ses alliés
européens – semble ainsi contredire les grands principes sur
lesquels les démocraties prétendent se fonder.
Mais ce livre
est aussi un hommage à tous ceux qui se battent pour une cohérence
entre les valeurs et les actions des démocraties. Il rappelle les
grands combats pour les droits humains : la mobilisation pour les
droits civiques dans le Sud des Etats-Unis dans les années 50 et 60,
l’appui aux dissidents d’Union soviétique et d’Europe de l’Est dans
les années 80, la lutte contre l’apartheid et les régimes militaires
latino-américains dans les années 70 et 80, la défense des partisans
d’une solution équitable au conflit israélo-palestinien, le combat
contre les exactions du régime soudanais au Darfour.
“La
liberté sinon rien” réhabilite “les ‘liberals’ américains”,
une notion qui peut prêter à confusion parce qu’en Europe elle
désigne le plus souvent le centre-droit alors qu’aux Etats-Unis les
liberals désignent le centre-gauche “ceux qui se battent pour les
libertés, la justice sociale, le rôle actif de l’Etat et la
coopération internationale”. Bref, tous ceux qui pensent à autre
chose qu’à la défense unilatérale de l’empire. “C’est de ces ‘liberals’,
selon J.P. Marthoz, que dépend une véritable ’réconciliation’ des
Etats-Unis avec le reste du monde, et tout spécialement avec
l’Europe.”
Pour l’heure, un
véritable duel se joue à l’intérieur des Etats-Unis. De son issue
dépendent beaucoup d’évolutions dans le monde, mais aussi en Europe
dont l’establishment reste fort influencé par les options du Parti
Républicain “porteur d’un projet social inégalitaire et
expression d’une vision unilatérale et dominatrice du monde.”
Comme le déclarait Gara laMarche en 2004, l’une des personnalités
les plus en vue de la “dissidence respectable”, rapporte J.P.
Marthoz: “Nous, les progressistes, nous avons passé tellement de
temps à repousser les attaques contre des valeurs et des
institutions qui nous sont chères que nous avons virtuellement perdu
notre capacité d’imagination politique. On ne gagne pas en utilisant
les termes de l’adversaire et en plaçant “non” devant… Nous avons
besoin d’un cadre positif.” Aujourd’hui, des intellectuels et
des citoyens américains réinventent des projets politiques. Les
opinions d’une très grande majorité des jeunes américains tranchent
avec les dogmes conservateurs. Ils croient davantage au rôle de
l’Etat et s’inquiètent des inégalités sociales qui n’ont cessé de
s’accroître durant ces 30 dernières années. Ils pensent que l’Etat
doit promouvoir des politiques qui favorisent la prospérité de tous
et non celle d’une minorité favorisée par la “rage détaxatoire” et
le culte de la richesse.
Christian Van Rompaey
(1) La liberté, sinon rien. Mes Amériques de
Bastogne à Bagdad. Editions GRIP/ Enjeux internationaux &
locaux, Bruxelles, 2008 - 24 EUR. Le Blog:
http://amnestyinternational.be/blogs/enjeux |